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« Bonjour, bonjour ! Bienvenue à vous, Capitoliennes, Capitoliens, habitants de tout Panem ! Bienvenue dans votre émission préférée ! Les quarante-septièmes Hunger Games ont commencé, la Moisson s’est correctement déroulée aujourd’hui, et vous avez sûrement déjà dû vous abreuver de toutes ces images qui ont marqué des tirages au sort parfois cruels, parfois tendus, mais toujours émotionnellement forts ! Aujourd’hui, mes chers amis, j’aimerais vous présenter notre nouvel invité, un invité bien particulier, qui nous vient de très loin ! Mesdames et messieurs, Florian Alba.
— Bonjour Caesar.
— Florian, vous aurez beaucoup de choses à nous raconter ces prochains jours, mais dites-nous en quelques mots ce qui vous amène.
— Hé bien, je viens d’Europe en tant qu’envoyé spécial mandaté par l’Union des chaînes européennes. Mon équipe et moi comptons monter un reportage sur vos Hunger Games pour que le peuple européen en sache un peu plus sur vos… coutumes.
— Très bien, Florian ! Nous sommes tous très heureux que vous soyez parmi nous, ce soir. Croyez-moi, ces prochains jours, vous allez découvrir des choses que vous n’auriez jamais imaginées ! »
La douche à ultrasons et micro-jets d’eau supersoniques me laisse complètement sonnée pendant au moins cinq minutes, le temps de laisser à mes préparateurs du centre de Transformation le soin de me sortir de la cabine et de m’amener jusqu’à une table blanche toute simple sur laquelle ils m’allongent, entièrement nue.
Je suis passée par trois salves de douche cinglante après un bain désinfectant dans lequel j’ai dû rester pendant près de trois heures. À ce qu’il paraît, je suis couverte de virus et de bactéries extrêmement dangereux pour les habitants du Capitole. Moi en tout cas, bien que frêle et habitant dans une région bien moins saine, je n’ai jamais eu de problème avec mes microbes. À part quelques bronchites, tout au plus.
Mes préparateurs semblent satisfaits de cette première cure, estimant que j’étais de toute façon bien moins sale que n’importe quel autre tribut qu’ils avaient dû préparer ces dernières années.
« Un véritable petit oisillon tombé du nid ! » s’exclame Julia, une très grande dame toute fine et maniérée, la bouche en cul-de-poule, qui se penche sur moi comme si j’étais un sujet d’étude.
Quand je me rends compte que trois personnes que je ne connais pas analysent de leurs yeux perçants mon corps nu, je m’écrie et m’échappe de leurs doigts agiles. Je me réfugie dans un coin de la petite salle toute blanche où il n’y a pas d’autre voie de sortie que la porte hermétique, qui se trouve de l’autre côté de mon équipe de préparation.
Je cherche désespérément à cacher ma nudité en me recroquevillant ; ce n’est pas tant une question de pudeur que se montrer telle que je suis à des personnes que je ne connais pas.
« Allons ma chère, ce n’est pas la première fois que nous nous occupons de jeunes femmes comme toi ! Laisse-toi faire, fais-nous confiance. »
Julia, la grande dame, est la chef d’équipe ; elle est entourée de deux autres femmes, dont une, sans doute plus jeune que moi, reste en retrait, les yeux rivés au sol. Elle semble moins outrageusement maquillée et habillée que les deux autres femmes. Elle arbore un eye-liner phosphorescent, et des courts cheveux de jais tirés en arrière et recouverts d’une laque scintillante. Julia m’indique d’abord la première femme, tout en orange, avec des ongles de dix centimètres de long, puis cette fille, derrière.
« Je te présente Emma, qui va s’occuper de tes cheveux, et Luna, qui est encore apprentie mais qui a déjà une expérience complète en matière d’esthétisme. Elle est notamment experte en manucure.
— Je ne veux pas que vous me touchiez ! »
J’ai l’impression d’être une hystérique perdue au milieu d’un hôpital psychiatrique. Les murs blancs, la table blanche, et tout le mobilier blanc. Ça donne la chair de poule.
« Qu’as-tu à cacher ? Nous sommes des femmes, nous aussi… »
Julia s’approche lentement de moi. Je ne réalise qu’elle a une seringue à la main qu’au moment où elle la plante délicatement dans mon avant-bras.
Je hurle et tente de me dégager, avant de sentir une profonde torpeur m’envahir.
« Ne t’inquiète pas, c’est juste pour te tranquilliser… »
Cinq minutes plus tard, je me retrouve à nouveau allongée sur la petite table, incapable d’effectuer le moindre mouvement, laissée à la merci de leur regard vorace.
« Voilà qui est mieux ! Commençons ! »
Les trois femmes passent dans un premier temps des éponges exfoliantes sur toute la surface de ma peau. Mes membres inertes ne réagissent pas, et je ne parviens même pas à crier. C’est comme si j’étais sonnée, état dans lequel j’ai l’habitude me trouver depuis que j’ai été choisie pour les Jeux.
J’entends Julia décider de m’épiler le moins possible, car elle est tombée amoureuse du duvet doré qui couvre mes avant-bras. Elle s’occupe essentiellement du bas de mon corps, qu’elle libère de toute sa pilosité.
« Tu comprends, dit-elle, d’habitude, nous vous laissons complètement imberbe, car au Capitole, on n’aime pas les poils. Mais pour toi, je vais faire une exception ! » Sa voix fluette contraste avec son visage anguleux et très allongé. Je me serais attendue à un timbre plus grave.
Emma me brosse les cheveux pendant de longues minutes, jusqu’à ce que plus aucun cheveu ne tombe. Elle coupe une petite dizaine de centimètres afin d’enlever les fourches, travaille beaucoup à supprimer mes épis naturels en me frottant le cuir chevelu d’une pommade particulière, puis s’évertue à rassembler mes cheveux en très fines tresses.
« Et si je la teignais en orange ?
— Surtout pas, malheureuse ! répond sèchement Julia. Sa blondeur extrême est un cadeau du ciel !
— On dirait qu’elle s’est teint couleur platine. Je déteste le platine…
— Hé bien tu t’en contenteras ! Ce sera du plus bel effet pour cette fille qui vient du district qui nous fournit la lumière ! »
Luna quant à elle s’occupe de mes pieds puis de mes mains. Elle est très douce et très attentionnée. De toute façon, je ne ressens rien.
« Regardez ces jolies mains ! fait-elle d’un ton rêveur. C’est une chance que l’on ait cette fille cette année. On pourrait presque prétendre que nous n’avons rien à faire !
— Ne soyez pas ridicule, Luna. On est quand même loin des canons du Capitole. Et dépêchez-vous un peu !
— Oui, Julia. »
Elle finit de me limer les ongles, de « jolis ongles forts et allongés », comme elle se plaît à le dire. Sait-elle seulement à quoi ils sont censés servir, dans les prochains jours ?
Blanchiment des dents, nettoyage des oreilles, éclaircissement du duvet résiduel, lissage des cheveux… Je me perds dans la multitude de traitements que subit mon corps. La torpeur m’envahit, et je repense à cette journée qui s’est si vite écoulée.
Après avoir dit à Stieg et aux mentors d’aller se faire voir, je suis restée seule dans l’hoverplane jusqu’à ce qu’on atterrisse au grand aéroport du Capitole. Survoler la ville a été une des plus enrichissantes expériences de ma vie. Ses hautes tours lumineuses, ses vastes places de marbre blanc aux fontaines exubérantes, ses grands forums jouxtés de colonnades finement ouvragées… Tant de détails dans la ville qui ont flatté mes rétines. Je ne peux le nier, c’est plus beau que dans mes rêves ou à la télévision. Il faut dire que le Capitole rechigne souvent à montrer des images de ses rues, sous peine, sans doute, de faire trop rêver les populations des districts laissés dans leur crasse et leur labeur quotidien. Fournir du rêve, c’est fournir de l’espoir. Et le Capitole ne veut pas que nous aspirions à une vie meilleure. Tout du moins autrement qu’à travers les Jeux. Il faut les gagner pour se retrouver riche, dans une jolie maison, avec quantité de nourriture pour tout son district.
L’arrivée à l’aéroport a été un peu chaotique. Nous nous sommes retrouvés encerclés par une horde de journalistes qui nous ont assaillis de questions. Stieg a répondu promptement, avec son sérieux qui le caractérise bien. Il semble être un bon parti car il intéresse déjà nombre de reporters, sans doute poussés par une forte demande du public. Moi je me suis contentée du minimum requis. « Comment ont réagi tes parents ? Pourquoi t’es-tu sentie mal après la cérémonie ? Penses-tu avoir des sponsors dignes de ce nom ? Comment prends-tu le fait que personne ne se soit porté volontaire pour te remplacer ? Ta couleur de cheveux est naturelle ? »
Ça n’en finissait plus. Et à la question « Tu es sûre que tu as dix-sept ans ? », j’ai regardé fixement une des caméras, et avec mon regard le plus dur possible, j’ai répondu : « Allez vous faire foutre. »
Les gens du Capitole ne sont pas très habitués aux grossièretés, d’autant plus que ce n’est pas dans mon intérêt. Le but des quelques jours que je vais passer au Capitole avant de rejoindre les Jeux est de faire bonne impression auprès de sponsors qui paieront chers pour m’envoyer des petits cadeaux quand je serai dans l’arène. Et puis il y a tous les paris. Si mon nom ne vaut pas grand-chose, si personne ne parie sur moi, certes les gains seront très forts, mais peu de gens vont les gagner… si je remporte les Jeux.
Mais qui donc pourrait parier pour moi ? Alors je m’en fiche, et me montrer grossière à la télévision aura au moins un bon avantage : on va me laisser tranquille.
Le soir est bien avancé quand je suis libérée de mes préparatrices. Je dois rejoindre mon équipe du district Cinq dans une suite qui nous est réservée. C’est là que nous logerons pendant une nuit, en attendant les tributs des districts les plus éloignés, qui devraient arriver demain dans la matinée. Pendant qu’ils seront décrassés comme je l’ai été cet après-midi, je verrai mon styliste qui me revêtira de mon accoutrement pour la cérémonie d’ouverture, le soir même. Actuellement, des tailleurs sont en train de travailler d’arrache-pied pour confectionner ce que je vais porter à la cérémonie. Si les dessins ont sûrement déjà dû être réalisés en avance par le styliste, il manquait mes mesures pour lancer la confection des costumes pour la cérémonie et pour les Jeux. Entre l’instant où nous sommes tirés au sort et notre présentation officielle à la cérémonie, les stylistes et tailleurs doivent être sous pression pour produire des costumes du plus bel effet en moins de vingt-quatre heures.
Stieg, Eric, June et Jonathan sont dans le hall de l’hôtel, à attendre mon arrivée ainsi que celle d’Alice, qui doit nous suivre pendant toute la durée des Jeux. Après tout, c’est notre représentante attitrée, et je sais qu’elle en est fière. Le district Cinq rapporte beaucoup de vainqueurs.
Quand ils me voient arriver dans une ample tunique de soie toute simple, les cheveux rassemblés en fines tresses plaquées sur le crâne, et la peau immaculée et recouverte d’une lotion qui la rend plus mate, ils en restent bouche-bée à s’en décrocher la mâchoire. Certains pourraient prétendre que mon physique serait sans doute mon meilleur atout dans l’arène, mais je préfère ne pas y penser.
Stieg a été bien traité, lui aussi. Impeccablement rasé et vêtu d’un bel ensemble noir à boutons dorés, il a l’allure d’un tribut à la victoire déjà acquise, habitué au luxe de son Village des vainqueurs.
L’hôtel lui-même est tout simplement magnifique. Les murs aux panneaux de marbre rouge sont surlignés de multiples dorures et les épaisses colonnes du hall d’entrée arborent les mêmes finitions. Mais il ne faut pas se leurrer : cela reste une prison, et le nombre de Pacificateurs placés à l’entrée et dans les couloirs est là pour me le rappeler.
La suite qui nous a été allouée présente tout autant de riches décorations, et un énorme repas nous est proposé sur une vaste table basse qui ne pourrait même pas entrer dans ma chambre. Mes équipiers passent la soirée à se goinfrer de viandes juteuses, de fruits succulents et de salades composées avec des centaines d’ingrédients rares. Tous les tributs ont droit à cela. Je me demande quel est l’intérêt d’exhiber autant de luxe et de mets hors de prix à des gens qui vont mourir dans quelques jours. C’est gâcher de la nourriture, je trouve. De toute façon, je mange très peu, car je n’ai aucun appétit. Comment pourrais-je en avoir ? Les derniers jours que j’ai vécus ont été un véritable désastre, et je ne sais pas quel événement – la mort d’Ethan, la défection de Lindsey, l’enfermement de mes parents, ma sélection aux Jeux – est le plus à mettre en cause.
Les discussions autour de la table concernent exclusivement les Jeux, même si une gêne persiste : leur stratégie ne vaut plus grand-chose si je décide de ne pas jouer le jeu. « Stieg et Azurée, ce soir, on passe en revue la retransmission des Jeux de Jonathan, déclare finalement Eric. Vous l’avez sûrement vue et revue, mais il y a un certain nombre de points qu’on aimerait revoir avec vous. Ensuite, je vous ferai un topo des choses les plus importantes à garder en tête quand vous serez là-bas. »
Ils sont tous persuadés que c’est entendu, que je vais suivre ce qu’ils m’ont proposée, mais n’ai-je pas été assez claire, pour eux ? Le moment viendra où ils ne pourront plus se voiler la face.
Bien vite, je décide de leur fausser compagnie, prétextant vouloir prendre un bain avant de les retrouver devant l’écran géant. Après tout, pourquoi dois-je rester en compagnie de gens qui veulent ma peau ? Comment voudraient-ils que je réagisse ? Comme une fille qui n’a pas le choix ? Et si je le tuais, leur petit favori ? Ha, c’est quelque chose qui les mettrait bien en rogne !
La suite manque d’intimité : je m’isole dans une grande salle de bain dont la porte coulissante ne ferme pas à clef. Tant pis. Je suis lasse de tout ceci. Encore une chance qu’il n’y ait pas de caméra pour me filmer dans mon bain ! Hum… après réflexion, il y en a peut-être effectivement une…
Je me déshabille et plonge dans l’onde chaude et salvatrice. Je prends le temps de me vider l’esprit de toutes ces pensées qui m’assaillent sans cesse. Il n’y a pas que les Jeux qui sont prenants, mais tout ce qui les entoure : l’aspect politique, les paris, le bien-paraître, les médias omniprésents… Comment les autres font-ils pour supporter cela ? « Tiens-toi droite. Ne fais pas ça. Dis cela aux caméras. Sois forte. » Je ne suis aucun de leurs conseils. Leur mépris se lit sur leur visage ; je ne suis à leurs yeux qu’une petite fille gâtée, sans âme, superficielle. Azurée Lockheed, de la chair à canon pour notre favori, le grand Stieg Engelsson !
Caméra ou pas… Je m’en fiche. Soudainement très calme, je sors le couteau que j’avais chapardé au repas gargantuesque et caché dans les replis de ma robe.
L’eau est chaude, rassérénante. Je ne me suis jamais sentie aussi propre. J’apprécie mon corps ainsi, dépouillé de tout ce que j’ai emporté de mon district.
Je suis seule ici. Oubliée dans la salle de bain, éloignée de mes proches. Seule.
Délicatement, je m’emploie à m’inciser les poignets jusqu’à ce que le sang coule suffisamment, avant de les replonger dans l’eau chaude pour que la douleur s’estompe.

©Vorador, 2014. Ne pas copier sans l'autorisation de l'auteur
Posté le 03 avril 2013 à 22:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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