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« Il semblerait qu’un tribut ait cherché à mettre fin à ses jours, cette nuit, dans sa chambre d’hôtel. Cette annonce nous a tous mis en émoi. Joric, pouvez-vous nous en dire plus ?
— Bien sûr, Caesar. Il nous arrive en effet d’avoir des cas de personnes… fragiles, dirons-nous, qui, acculées par la peur, la responsabilité, ou le doute, cherchent à en finir d’une manière ou d’une autre, et ce, que ce soit avant ou pendant les Jeux. Croyez-moi, ce n’est pas dans leur intérêt. Nous n’apprécions pas beaucoup que les tributs n’accueillent pas leur sort la tête haute. Mais il nous arrive de tolérer certains écarts, comme signes passagers de faiblesse. Nous avons encore tous en tête le triste destin de Robb du district Six qui s’est jeté de la falaise alors qu’il était acculé par l’équipe dominatrice et meurtrière menée par le terrible Sean.
— Oui… Ce sont des choses qui arrivent… Mais que vont en penser les sponsors ? »
À dix ou onze ans, alors en pleine poussée de croissance, je me suis mise à harceler mes parents pour savoir comment ça s’était passé pour eux, les Jeux, comment ils les avaient ressenti quand c’était leur tour d’avoir leur nom inscrit sur les listes. J’étais partie du principe, comme beaucoup d’autres filles de mon âge, que les Jeux étaient la dernière étape avant de devenir femme à part entière. Et alors que j’étais en pleine transformation et pressée d’en finir avec ça, je rêvais de passer ces six étapes de tirage au sort au plus vite et avec réussite. Je ne comprenais donc pas trop la réticence de mes parents à en parler et à se livrer, et après coup, j’estime avoir pris leurs réactions pour un refus de me voir grandir.
« Tu le découvriras bien assez tôt, hélas », disait ma mère. « Comment ça s’est passé ? Comme pour tout le monde », éludait mon père. Chacune de leur réponse me faisait enrager et, paradoxalement, me donnait l’envie d’en savoir plus sur ce qui m’attendait.
Alors que je remettais une fois de plus le sujet sur le tapis, mon père m’avait répondu en se mettant en colère : « Mais enfin, Azurée, es-tu si pressée de mourir ? »
Sa réponse m’avait choquée au plus haut point. Les lèvres tremblantes, j’avais balbutié : « Non, je suis pressée de vivre. »
Mon père m’avait toisée, toujours aussi tendu. Puis il s’était radouci et m’avait invitée à s’assoir à côté de lui, avant de se mettre à me raconter son expérience des Jeux.
« Comme pour tous les chanceux qui vivent ici, avait-il commencé, je n’ai pas été choisi à aucun des tirages au sort. Tu dois t’en douter, puisque dans le cas contraire, tu ne serais pas de ce monde. La première fois est sans doute… la moins stressante. On ne sait pas trop ce qui nous attend, on n’a le souvenir d’aucun autre tirage au sort, donc on a du mal à s’appuyer sur du vécu. Un nom est tiré, ce n’est pas le notre. On applaudit le tribut, puis on rentre chez soi. Dans les jours qui viennent, on regarde sa mise à mort à la télévision. Une de plus qui vient s’ajouter à celles que l’on voit depuis l’âge obligatoire, c’est-à-dire huit ans. Malgré cela, on en ressort plus ou moins choqué en fonction de la violence de la mort. L’année de ma première présentation aux Hunger Games, le tribut qui a été choisi est mort le premier jour en tentant de récupérer une arme et des vivres. Son agresseur lui a incisé le ventre, des jambes jusqu’à la tête. Toutes ses tripes se sont aussitôt déversées sur le sol, et tout ce sang ! Mon dieu, j’ai vomi en voyant cela, crois-moi. Le meurtrier a ensuite glissé sur les viscères, s’est étalé de tout son long, et s’est fait tuer par un autre qui lui a planté une tige de métal dans le dos. J’entends encore ses hurlements. J’aurais dû être heureux de le voir agoniser ainsi, mais en fait, je n’ai vu qu’un enfant de plus mourir des mains d’un autre. »
Il s’était arrêté un instant, le temps de sécher une larme rebelle venue s’échapper de ses yeux.
« Tu sais, avait-il repris après un calme pesant, la plupart des vainqueurs sont des enfants – plus que des meurtriers – incapables de faire quelque chose de leur vie, tellement ils sont choqués. Tous les vainqueurs reviennent fous, crois-moi. D’une manière ou d’une autre, ils le sont tous, même si ce sont des Carrières. D’ailleurs, ceux-là ont sans aucun doute déjà un grain avant d’entrer dans l’arène…
« Voir les Jeux à la télévision, c’est une chose choquante en soi. Les vivre en est une autre. Et cette peur qui ne te quitte pas avant tes dix-huit ans, elle s’emparera de toi une fois que tu auras vu le tribut de ta première présentation se faire descendre en direct. Car tu te rendras compte que ce tribut aurait pu être toi. »
Le ciel est couvert d’étoiles.
Je suis allongée sur mon grand lit de trois mètres de côté, occupée à m’entortiller une mèche de cheveux autour de mon index, la tête renversée et les yeux braqués sur la voûte étoilée de l’autre côté de l’immense baie vitrée qui couvre tout un côté de ma chambre.
Cette vitre peut afficher toutes sortes de paysages paradisiaques, mais je préfère cette actuelle vue à n’importe quelle autre.
Peut-être parce que c’est la vraie, la seule que mes yeux devraient voir, ce soir. Et la seule qui reflète si bien mes pensées et ces souvenirs qui resurgissent spontanément, à la veille de l’entraînement.
Je suis dans les Jeux. C’est horrible, mon dieu. J’y suis. C’est moi, là, sur le lit, à mille kilomètres de ma maison. Pas une autre fille. Les autres filles, elles me regardent de l’autre côté de leur écran, et soufflent de soulagement : elles n’ont pas été choisies et en sont très heureuses. Moi-même, je me suis comportée de la même manière. En premier lieu, j’ai loué le ciel de ne pas avoir été tirée au sort, et seulement en second lieu, je l’ai maudit pour avoir choisi cette pauvre innocente. Les hommes sont égoïstes. Je le suis. Je n’y peux rien. Quand le bateau coule, c’est chacun pour soi.
Et encore ! Puisque toutes les filles ces dernières années ont été remplacées par une volontaire, mon sentiment de culpabilité a été nettement atténué. Contrairement à ce que m’avait prédit mon père, je ne me suis pas assez sentie impliquée dans ces tirages au sort.
Alors, pour tout ceci, je maudis le ciel et je pleure, et qu’importe mon image ! Je me suis montrée forte pendant la cérémonie d’ouverture, je peux bien décompresser à présent.
Et pourtant… Je croyais bien ne plus y tenir. Quand notre chariot a surgi du centre de Transformation, à la suite de celui des tributs du district Quatre – déguisés en poissons géants –, j’ai cru perdre connaissance. Mais Stieg m’a retenue et je me suis redressée à temps, avant que les écrans géants affichent nos silhouettes. Mon regard est d’abord resté ancré sur ces images qui défilaient de chaque côté de l’allée et des gradins où s’amoncelaient des millions d’hommes et de femmes – la caméra nous détaillant des pieds à la tête, sans hésiter à s’attarder sur des points précis de notre anatomie, avant de s’arrêter sur nos visages –, et, l’espace d’un instant, je me suis mise à critiquer mon nez, un peu trop fort, pointu et dressé, qui me donne un petit air de belette. Mais les exclamations de joie m’ont vite rassérénée, et portée par ce nouvel élan, je me suis tournée vers cette foule en délire qui adorait l’image qu’on leur donnait, qu’elle vienne de notre accoutrement ou de notre physique, ou des deux.
Stieg saluait la foule, moi je me contentais de rester droite et d’éviter de croiser le moindre regard. Si j’avais voulu me montrer froide et déterminée, je n’aurais pas pu mieux faire. Cependant, je savais qu’un grand nombre des spectateurs avaient déjà eu vent de mon acte désespéré, et les nombreux murmures qui ont accompagné les cris hystériques ont entaché cet état de grâce.
Malgré l’évidente réussite de nos costumes, malgré une éventuelle bonne note à l’entraînement, il y aurait toujours des personnes pour ne pas accepter mon geste et me traîner dans la boue. J’aurais beaucoup de mal à trouver des sponsors. Certains gestes nous suivent toute notre vie, et on est incapable de s’en défaire, malgré toutes nos tentatives de redressement. Quoiqu’on dise, il est impossible de se racheter.
Nous avons fini notre procession au centre du grand Cirque du Capitole. Là, nos chariots ont fait plusieurs tours de la gigantesque place, entourée des plus belles demeures de la capitale où se tiennent les plus riches personnalités, avant de s’arrêter face à la demeure du président Snow. L’homme le plus important de la planète. Celui qui régit tout ceci depuis des années, et encore pour longtemps.
Il était là, à son balcon, en train de nous saluer silencieusement, comme il le fait chaque année. Cet homme inspire le respect par sa simple présence. C’est hallucinant. Même moi, en cet instant, j’ai cru sentir ma haine s’étioler et laisser place à l’admiration. J’ai failli me donner une claque pour me forcer à revenir à moi.
J’ai prié pour que le temps s’accélère et que je quitte au plus tôt cette place, car les brefs gros plans de mon visage s’affichant sur les écrans me montraient rouge, tremblante, et en sueur. On aurait cru que j’étais sur le point d’exploser.
On a ensuite fait un dernier tour d’honneur, ce qui m’a permis de décompresser, puis nos chars se sont engouffrés dans le centre d’Entraînement, cette haute tour de douze étages – un par district – où j’allais loger jusqu’à mon entrée dans les Jeux.
Une fois qu’on m’a octroyée cette vaste chambre, je n’y ai pas bougé jusqu’à ce que la nuit tombe. Le mobilier est d’une finition rare, mais sobre et peu imposant. À part le lit, une table de nuit et une petite commode, il n’y a rien d’autre ; la présence de mon garde est ainsi difficile à oublier. Par ailleurs, le garde de nuit qui, contrairement à celui du jour, passe son temps à me lorgner – et je crois même l’avoir vu sourire quand j’étais sous la douche –, a pris la liberté d’apporter une chaise de la salle à manger et de la placer face à mon lit.
J’ai quand même dû quitter ma chambre pour assister au festin qui nous a tous réunis, Alice, nos coachs, Stieg et moi. Ils ont surtout parlé de la cérémonie, de l’impression que l’on a faite, et des premières recherches de sponsors. Comme je m’y attendais, Stieg a déjà intéressé nombre de riches personnalités qui ont signé un accord pour l’aider dans les Jeux, à condition, bien entendu, qu’il obtienne une note à l’entraînement au moins égale à huit. Pour ma part, les gens se sont montrés plus réservés. Certains seraient prêts à m’aider, mais peu sont disposés à parier sur ma victoire. La nouvelle de mon geste désespéré n’y étant pas étrangère : qui pourrait croire qu’un tribut qui cherche à se suicider avant le début des Jeux a une réelle chance de réussir ?
« Azurée, rien n’est perdu, a déclaré solennellement Eric, les yeux posés sur son verre à vin. Nous allons nous battre jour et nuit, et nous finirons par trouver des sponsors. Nous avons déjà une idée des atouts que nous allons mettre en avant pour te replacer sur les devants de la scène.
— Mon physique ?
— Ta tenue n’est pas passée inaperçue, si c’est ce que tu veux savoir, est intervenu Jonathan. Mais ce n’est pas notre unique point de vue. Il y a bien d’autres choses qui feront pencher la balance en ta faveur. Comme… – et ne le prends pas de manière péjorative – la pitié.
— Oui, a renchéri June. Ne le prends pas mal, surtout ! Mais de savoir que tu n’as pas été remplacée, alors que c’est presque de coutume dans le district Cinq, est une chose qui en touche plus d’un ! Nous allons faire vibrer cette corde sensible, et te faire aimer auprès du public !
— Si vous pensez que c’est possible… »
J’ai vidé d’une traite mon verre de vin, et les ai regardé tous un par un, intensément. « Avec Stieg, on a eu le temps de détailler brièvement nos adversaires. Il y a des Carrières, c’est évident. Mais il y a aussi des très jeunes. Je… je crois que je suis la plus âgée des tributs. Ce n’est pas un atout pour moi. Les sponsors préfèrent s’apitoyer sur les jeunes sans expérience et traumatisés par les Jeux. Moi j’ai plutôt l’air d’une pleurnicharde alors que j’ai vécu six tirages au sort. Vous êtes sûrs que la pitié, ça va fonctionner ? »
Il y a eu un instant de battement, durant lequel, je pense, tous les esprits se sont mis à bouillonner pour me fournir une réponse réconfortante. Le fait qu’elle ait tardé à venir m’a prouvé que je n’avais pas complètement tort.
« Azurée, a dit enfin Eric, nous ferons tout pour que ça marche. Fais-nous confiance. »
Nous avons fini nos desserts en silence, puis j’ai entendu la phrase qui signifiait que je devais prendre congé : « Maintenant, Azurée, si tu le veux bien, nous aimerions nous entretenir avec Stieg afin d’élaborer sa stratégie durant les Jeux. »

Pas besoin de réveil pour être à l’heure au premier entraînement : je n’ai pas dormi de la nuit. J’attends que le soleil se lève sur la ville pour me hisser hors du lit, des cernes aussi profonds que des crevasses. Je me déshabille sous le regard embrumé de mon garde de nuit et me glisse sous la douche, pour une programmation de vingt minutes de jets puissants et relaxants. La chaleur de l’eau est telle que la buée envahit toute ma chambre.
J’ai vite compris comment me servir des gadgets de la douche, étant habituée aux appareils électroniques qu’utilisent mon père et ma mère pour leur travail de recherche. Je compte bien utiliser toutes les combinaisons possibles de lavage et de massage, avant que mon corps soit définitivement sali et laissé inerte au fin fond d’une ravine de l’arène, transpercé de multiples coups d’objets tranchants ou contondants.
À la sortie de la douche, je surprends un Muet venu me déposer ma tenue sur mon lit, ainsi que l’échange de service de mes gardes. Trois hommes dans ma chambre, libres de contempler ma nudité sans qu’il me soit possible de conserver la moindre once d’intimité. Je préfère porter mon regard sur les vêtements posés sur les draps : un pantacourt et une chemise taillés dans un tissu en lin léger et de couleur beige. J’accueille leur simplicité avec une joie non dissimulée.
Quand je rejoins la salle principale carrée, d’où donnent toutes les chambres disposées en cercle autour de ce patio, je tombe sur Jonathan, déjà assis à table en train de siroter un jus d’orange.
« Bonjour », je lance d’une petite voix éraillée, comme si j’avais crié toute la nuit.
Jonathan sursaute avant de se tourner vers moi et de me répondre d’un léger hochement de tête.
« Mal dormi ? j’ajoute, en m’asseyant à ses côtés après avoir pris soin de remplir au buffet disposé au fond de la salle une assiette de bacon grillé et d’œufs sur le plat.
— Tu n’as pas idée, fait-il d’un air las. Tu sais, les Jeux, pour moi, c’est encore une affaire récente. C’était il y a quatre ans seulement.
— Oui, je m’en souviens un peu.
— Que retiens-tu de ces Jeux ?
— Comme tous les Jeux : pas un souvenir impérissable. Mes yeux étaient forcés de regarder, mais mon esprit vagabondait ailleurs. Je me souviens néanmoins que tu as tué une fille d’à peu près mon âge. Une blonde qui me ressemblait un peu, d’ailleurs. »
Il me fixe un instant, piqué au vif. Puis il replonge sa tête dans son assiette creuse remplie d’une salade de fruits apparemment délicieuse.
« Cette fille était une furie. Et une meurtrière. Elle a tué trois tributs avant de s’en prendre à moi. Contre elle, je n’ai fait que me défendre. »
Il s’arrête un temps, avant de reprendre : « Je veux dire, je suis un meurtrier, tout comme elle. Je ne cherche pas à me déresponsabiliser. Mais à part le dernier finaliste, tous les autres… je ne les ai tués uniquement parce qu’il me fallait répondre à leur agression. »
Je ne me souviens pas combien de personnes il a tué au cours de ses Jeux, mais je me sens soudain bien stupide de provoquer ainsi mon mentor, alors qu’il ne me veut aucun mal.
Le souvenir de Jonathan s’engouffrant dans la salle de bain, avant-hier, me saute aux yeux. Cet homme m’a tirée du bain et a tenté de me sauver par tous les moyens, sans hésiter à déchirer sa chemise que je trouvais pourtant fort belle. Que devrais-je penser de lui ? Dois-je le haïr pour m’avoir empêché d’aller jusqu’au bout, et, au final, pour avoir sérieusement terni mon image auprès des Capitoliens ? Ou dois-je le remercier pour m’avoir permis de vivre trois jours de plus ? Au final, tout ceci a si peu de sens que cela m’exaspère. Je chasse ces pensées d’un revers de la main ; Jonathan redresse la tête, interloqué. « Tu es une fille étrange, Azurée, déclare-t-il finalement. Tu sembles te sentir tellement… tellement supérieure aux autres, et tu te punis pour avoir la faiblesse de penser cela. Tu es un paradoxe en soi. »
Je me mords les lèvres. Mon égocentrisme est-il si fort qu’il est à ce point discernable ?
« Tu connais les proportions de vainqueurs qui mettent fin à leur jour, après les Jeux ? »
Nos regards restent ancrés l’un dans l’autre. « Non, je balbutie finalement.
— Vingt pour cent. Vingt pour cent des vainqueurs se suicide dans les cinq années suivant la fin de leurs Jeux. La pression qui ne retombe pas, le remords, le regard des autres… Les raisons sont multiples. »
Il me regarde de ses yeux fatigués et larmoyants.
« Sache une chose, Azurée. Tu es déjà morte. »
Ces mots entrent en moi comme un poignard en plein cœur. Les yeux de Jonathan ne cessent de me fixer, et le fait de les garder si longtemps ouverts les fait se mouiller encore plus.
« Alors, quel bon repas nous attend ? »
Je sursaute sans lâcher des yeux Jonathan. C’est Eric qui vient nous rejoindre. Il se sert gracieusement et nous rejoint sur la grande table ronde centrale. Jonathan se remet à manger, comme si de rien n’était.
Je peine à contrôler mes tremblements, répond brièvement aux questions et aux conseils que m’adresse Eric, puis June quand elle se joint à nous. Alice fait une discrète apparition, préférant rester en retrait. Stieg est le dernier à nous retrouver. Il semble tendu, mais n’hésite pas à remplir trois assiettes et à se forcer à toutes les vider sans prendre plaisir à ingurgiter les aliments.
Quand enfin nous quittons la pièce, personne ne remarque que mon assiette n’a pas été entamée.
 
L’ascenseur nous mène directement au sous-sol de la tour d’Entraînement. Nous débouchons sur un grand gymnase où nous rencontrons l’entraîneur en chef, ainsi que trois couples de tributs : ceux du district Un, ceux du district Deux, et ceux du district Quatre. Les Carrières. J’aurais dû m’en douter. Tous les volontaires sont déjà là. Les autres ne sont pas forcément pressés de nous rejoindre et de commencer un entraînement de trois jours qui sera dans tous les cas vain face à la préparation assidue des Carrières depuis des années.
Je prends le temps de les détailler. Les trois hommes sont au moins aussi forts que Stieg. L’un d’entre eux est de petite taille, mais a des bras aussi gros que mes cuisses. Ils ont tous les yeux braqués sur Stieg, le détaillant de la tête aux pieds, sans chercher à dissimuler leur mépris. Quant aux filles… L’une d’elles est une grande perche qui se tient perpétuellement voûtée, avec des longs cheveux bruns et lisses. Elle semble éteinte, mais je la soupçonne d’avoir un talent caché diablement efficace. Et ça ne peut être la dissimulation, vu sa taille. La seconde est une femme assez forte, avec un cou étroit et le regard dur. Elle pourrait sans doute me briser la nuque d’une seule main. La troisième est un peu plus grande que moi, aussi fine et chétive. Mais ses bras et ses jambes noueux de muscles m’indiquent qu’elle peut sans aucun doute courir et grimper aux arbres des heures sans se fatiguer.
Étant la seule blonde et la plus petite, je suis facilement repérable. Cet état de fait semble se vérifier à la vue des autres tributs qui arrivent au compte-goutte par la porte des ascenseurs : les plus jeunes doivent avoir douze ou treize ans, mais sont tous plus grands que moi, et aucun d’entre eux n’a les cheveux aussi clairs que les miens. Autrement dit, je suis une cible aussi facile que la grande perche.
Les tributs non volontaires qui prennent place un par un sont tous plus maigres les uns que les autres. Certains paraissent tellement usés par le labeur qu’on pourrait leur donner une bonne dizaine d’années de plus. C’est le cas aussi de la plupart des filles, notamment celles des districts Onze et Douze, une jeune femme à la peau d’ébène qui se tient voûtée, non pas à cause de sa taille, mais des nombreux paniers de fruits qu’elle a dû porter quotidiennement, et une fille à la peau terne et aux cheveux sombres, à qui il manque la main gauche.
Les handicaps naturels, qu’ils soient visibles ou pas, sont évidents et inévitables. L’un est Carrière, l’autre nom. L’un est un grand musclé, l’autre est une jeune femme timide et maigrelette. L’un maîtrise tous les arts martiaux, l’autre est infirme. Pour que les Jeux soient équitables, il faudrait pratiquer l’eugénisme et ne faire combattre que des clones de la même année de naissance et avec le même régime alimentaire et le même entraînement…
Parfois, les choses qui me viennent à l’esprit me choquent. À une autre époque, dans une autre vie, j’aurais été un parfait président Snow.
Après nous avoir attachés dans le dos le numéro de notre district et nous avoir expliqué les règles de l’entraînement – ateliers libres animés par des experts, interdiction de se battre les uns contre les autres, présence d’assistants qu’on peut réclamer pour les combats armés – nous sommes lâchés dans l’immense salle divisée en alcôves concentriques autour d’un vaste espace où est installé un parcours d’obstacles.
Sans un mot, Stieg m’abandonne et se rue à la suite des autres Carrières vers les râteliers d’armes afin de s’entraîner avec les assistants mis à dispositions des tributs.
Qu’est-ce que Eric m’a dit à ce propos ? « Vise plutôt les ateliers de survie. Ils te seront plus utiles, puisque tu ne désires pas affronter les autres tributs. Près de la moitié des tributs meurent dans les Jeux, non pas de la main des autres tributs, mais des différents pièges que les organisateurs placent çà et là pour donner un peu de piment au spectacle, ou de faim parce qu’ils n’ont pas su trouver la bonne nourriture au bon moment. »
Dans ce domaine comme dans les techniques de combat, mes connaissances sont proches de zéro. Après tout, pourquoi ne pas apprendre à identifier les baies toxiques, à allumer un feu, à pêcher ?
C’est ainsi que pendant une partie de la journée, je passe d’un atelier de survie à l’autre, accompagnée seulement de quelques tributs des districts Neuf à Douze. Nous n’échangeons aucun regard, de peur de s’attacher les uns aux autres.
June semblait assez réticente à cette idée. Selon elle, ils pouvaient m’apprendre tout ceci eux-mêmes, le soir, après l’entraînement. Il ne fallait pas que les autres tributs découvrent que je ne sais effectivement rien faire. Si les tributs dangereux sont des cibles prioritaires, les tributs inoffensifs le sont tout autant, car ils constituent une source potentielle d’équipement et de nourriture facilement récupérable. Je m’explique : on laisse les plus mauvais s’emparer d’une arme et de vivres, et s’enfuir au fond de l’arène. Puis on les traque, on les tue, et on récupère leur paquetage. Rien de plus facile.
Le mieux, au final, c’est de ne rien faire au cours de l’entraînement qui puisse nous mettre aux devant de la scène. En début d’après-midi, après une concertation houleuse entre mes trois mentors, nous optons pour me faire passer le parcours d’obstacles, ce qui aiderait, selon June, à développer mes sens.
Je tombe en essayant de traverser un tronc couché au-dessus d’une fausse rivière. Je me prends des coups sur les jambes, les bras et en pleine poitrine de la part de mannequins munis de grosses massues, disposés de chaque côté de l’étroit chemin, et qui tournent sur eux-mêmes comme des girouettes quand je me prends les pieds dans les ficelles qui les actionnent. Je me froisse deux côtes en essayant de grimper un obstacle de cinq mètres de haut, aux prises glissantes et à peine saillantes. Je n’énumère plus le nombre de mes petites blessures quand, soudain, un cri éclate derrière moi.
Je m’arrête en haut de ma paroi d’escalade et scrute le fond de la salle pour identifier l’origine de ce cri. Il y a un attroupement qui se forme petit à petit autour de deux tributs. Les Pacificateurs placés à tous les coins de la salle, ainsi que l’entraîneur en chef, se ruent vers les deux jeunes qui se battent comme des chiffonniers. L’un d’eux, et je reconnais là le volontaire du district Un, s’empare de l’autre – le tribut du district Sept je crois – par-derrière, et de ses bras musclés, lui enserre la tête. Le croc ! qui résonne dans toute la salle me provoque des frissons sur toute la longueur de la colonne vertébrale. La facilité avec laquelle le volontaire a brisé la nuque de l’autre me met aussitôt face à la réalité qui va s’offrir à moi dans deux malheureux petits jours, moi qui avait réussi à chasser toutes ces mauvaises pensées au fond de ma tête alors que je m’efforçais de terminer en un seul morceau ce parcours d’obstacles.
Le cadavre du tribut du Sept s’écroule aux pieds du Carrière du Un, aussitôt neutralisé par les Pacificateurs et emmené vers une petite porte de service.
Pour l’un d’entre nous, les Jeux s’achèvent avant même d’avoir commencé. Mes genoux ne parviennent plus à me retenir et je glisse lentement jusqu’au sol de mon petit promontoire, les yeux rivés sur ce triste spectacle. L’espace d’un instant, je prie pour que celui qui va me tuer – lui peut-être, à côté du râtelier, avec un sabre dans chaque main, ou elle, là, qui me détaille d’un air interrogateur –, le fasse le plus rapidement possible et que je ne souffre pas.

©Vorador, 2014. Ne pas copier sans l'autorisation de l'auteur
Posté le 03 avril 2013 à 22:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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