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« Mon cher Florian, nous voici à deux jours du début des Jeux. Les paris fusent, les cotes de chaque participant évoluent au fil du temps, en fonction de ce qu’on apprend d’eux, de leurs capacités, de leur faculté à nous surprendre. Cette phase est primordiale pour les bookmakers ! À première vue, pour qui voteriez-vous ?
— Hé bien… je ne suis pas habitué à donner mon avis sur… la vie et la mort de personnes…
— Voyons, Florian ! Entre nous… Vous avez sûrement une petite idée ?
— J’aurais bien cité Sid, mais étant donné les événements récents…
— Oui, fâcheux événements, en effet. Ces choses arrivent, et on peut solennellement annoncer que cette quarante-septième édition est déjà pleine de rebondissements ! Entre celle qui a cherché à se suicider, et Sid qui a enfreint les règles au cours de l’entraînement…
— Que va-t-il advenir de lui ?
— Voyons, Florian ! Lui imaginez-vous un sort différent de celui qui lui est dû ? »
« Les Jeux ne seront pas retardés. C’est Organ Hetiss, l’organisateur actuel des Jeux, qui l’a annoncé ce soir. »
Eric est adossé contre le dossier d’une chaise ; nous faisons un demi-cercle autour de lui.
« Le garçon du district Un sera exécuté demain à l’aube, juste avant la reprise de l’entraînement. Exécution bien entendue retransmise à la télévision et dont on ne devra pas rater une miette.
— Mon dieu… »
Je me rends compte que c’est moi qui lui ai répondu. Les autres acquiescent en silence.
« Les remplaçants sont déjà en route pour le Capitole, reprend Eric. On garde les boules du tirage au sort jusqu’à la fin des Jeux au cas où il y aurait ce genre d’éventualité. Les noms d’un garçon du district Un et d’un garçon du district Sept ont été immédiatement tirés sitôt la nouvelle transmise aux palais de justice des districts respectifs. Ils ont été arrachés à leur famille et transportés directement par hoverplane pour qu’ils arrivent le plus vite possible. D’ailleurs, on devrait avoir des infos sur eux à la télévision. »
Sur ces mots, Eric ordonne d’une voix sèche à la télé de s’allumer, et nous tombons aussitôt sur les visages des deux élus, qui n’ont pu, pour le coup, être remplacés par d’éventuels volontaires.
Celui du district Un, c’est un jeune garçon de treize ans, qui semble terrorisé par le poids qui vient de lui tomber sur les épaules. Pour le district Sept, nous découvrons un jeune homme d’une quinzaine d’années, au visage fin surmonté d’une paire de lunettes rondes, lui donnant un air d’intello. Ses mèches brunes lui retombent sur le front et volètent alors qu’il est poussé vers le sas de l’hoverplane. Il garde un air sérieux, attentif à ce qui l’entoure. Anxieux aussi, sans aucun doute, bien que la fatalité semble prédominer dans son regard.
« Voyons le bon côté des choses, déclare finalement June. Vous aurez sans doute plus de chance face à ceux-là que face à leurs prédécesseurs. »
Les journalistes se bousculent autour des deux nouveaux tributs ; l’écran coupé en deux nous montre deux scènes se déroulant à des centaines de kilomètres de distance et pourtant tellement similaires. Quoique… Si certaines personnes se mettent à huer les Pacificateurs, ce n’est pas pour la même raison, à mon avis. Dans le district Un, on râle parce que les chances que le vainqueur soit un tribut de leur district s’est amenuisé. Les habitants ne sont pas habitués à voir un de leurs petits désignés arriver jusqu’aux Jeux. Dans le district Sept, par contre, les gens crient de désespoir, car on leur prend un enfant de plus. Un enfant qui n’a pratiquement aucune chance de rentrer chez lui. Je crois me souvenir qu’en quarante-six ans de Jeux, le district Sept n’a vu revenir que deux de ses tributs, malgré leur force et leur résistance naturelles – le district Sept fournit le bois pour tout le monde, et grouille donc de bucherons en tous genres. Quoiqu’il en soit, ce nouveau tribut fait exception à la règle, et semble bien malingre.
« Je ne veux pas retourner à l’entraînement », je lâche soudainement.
Tout le monde se retourne vers moi.
« Ce genre d’incident ne se reproduira plus, tu sais, dit doucement Jonathan.
— Je m’en doute, mais c’est plus fort que moi. Je vais bientôt vivre tout ça, inutile qu’on me l’inflige deux jours avant le début officiel des Jeux. »
Jonathan soupire, puis se tourne vers moi en posant les mains sur mes épaules.
« As-tu l’impression d’avoir progressé dans quelque chose, aujourd’hui ?
— Je ne sais pas, je balbutie après avoir haussé la tête nerveusement. Oui, un peu. J’ai appris à reconnaître les baies et fruits comestibles et empoisonnés ; je pense que j’arriverai à faire un feu si j’en ai besoin ; quant aux collets et autres pièges, oublions ça.
— Demain, tu vas t’entraîner au couteau avec un assistant.
— Mais…
— Laisse-moi finir, s’il te plaît. Ceci n’aura pas d’autre but que t’apprendre à esquiver les coups, à comprendre les principaux types d’attaques et les parades adéquates à effectuer en retour. En une journée, tu vas apprendre tellement que le traumatisme de ce qui s’est passé ce soir te semblera soudain… surmontable. Tu as plus à y gagner qu’à perdre, à l’entraînement. »
Tout le monde reste ensuite bien silencieux. Par-derrière le mur de mentors, le visage déformé par une vilaine crampe, Stieg fait tournoyer ses bras pour se décontracter. Une fois qu’il a fini, je réalise que sa grimace est due, non pas par une quelconque douleur physique, mais par l’extrême anxiété qui l’anime. Si seulement Stieg pouvait être sûr de lui, désagréable, inintéressant ! Mais le Stieg qui se tient là, il me ressemble tellement, au final. Une petite part de moi comprend la valeur du « don » qu’il a cherché à me faire, en me promettant une mort rapide.
« D’autant plus, intervient soudainement Eric, me faisant sortir de mes rêveries, qu’à mon avis, il ne te sera pas permis de sécher l’entraînement. C’est aussi un lieu d’échange. Si les spectateurs vous voient pour la première fois à l’œuvre, il en est de même pour les autres tributs. Chacun cherche à évaluer les autres, à savoir à quel point untel bluffe, comment untel réagit face à telle situation, et cetera. Tu dois participer à l’entraînement, parce que les autres sont en droit de se faire une idée de ce que tu vaux. »
Mais je ne vaux rien, aurais-je envie de répondre. Je m’abstiens pour autant. Parce qu’au final, tout le monde le sait.
« Bon, je vais me coucher, je lâche enfin. À demain pour une nouvelle journée d’entraînement de folie. »
J’essaye de leur tendre un sourire, mais n’y parviens qu’à moitié, et de toute façon, seule la moitié de mon auditoire réagit à mes paroles.
Je rentre dans mes quartiers, qui ne sont séparés de la grande salle que par un court couloir assez large et une volée de marches à descendre. La nuit dernière, j’ai eu le droit de savourer le concert de ronflements de toute mon équipe. June en tête. Je me demande comment un corps aussi athlétique et élancé peut produire de pareils sons.
Mon garde s’installe sur sa chaise et déplie son journal du soir. Moi je me mets en sous-vêtements et m’engouffre sous mes draps. Mes yeux cherchent à déchiffrer les images imprimées au verso du journal : les portraits de chaque tribut, sans aucun doute accompagnés d’une courte biographie. Je me demande ce qu’il y a de marqué pour moi. « Fille unique, parents de chercheurs dans l’énergie solaire photovoltaïque, a passé une enfance calme, sans chercher à se démarquer des autres ni à s’en rapprocher. Aime s’ennuyer seule et ne rien faire de ses journées. » Oui, ce serait parfait pour décrire la Azurée que j’ai été, il y a encore quelques jours de cela. Seul mon joli minois est là pour me relever, avec mes mèches de cheveux légèrement ondulés couleur soleil d’été qui retombent en cascades sur mon front.
Les heures passent durant lesquelles je m’invente les biographies de chacun des tributs de cette édition. Rien à faire, j’ai beau me creuser la cervelle pour les rendre plus haïssables les uns que les autres, j’écope toujours de la bio la plus niaise.
Mon garde finit par s’endormir alors que, plongée dans une série de brèves vagues de sommeil perpétuellement dérangées par des cauchemars horribles me réveillant en sursaut, je reste affalée sur le ventre, écrasée par la fatigue, emmêlée dans mes draps humides de sueur.
Trop exténuée pour arriver à m’endormir, mes yeux passent sur chaque détail de la chambre et de la ville en contrebas, de l’autre côté de l’immense baie vitrée dont je n’ai pas baissé les volets.
J’assiste, impuissante, à la lente modification des teintes du ciel, qui passe d’un noir profond à un bleu nuit, puis à un violacé qui tire doucement vers le rosé et l’azur. Le soleil se lève enfin et ne manque pas de faire scintiller mes larmes et réchauffer les sillons humides sur mes joues.
Je peine à me lever ; d’affreuses courbatures rendent mon corps rigide et gourd. Le bruit de la douche que j’ai programmée pour dix minutes de jets puissants et sporadiques a dû réveiller mon garde qui s’empresse de pénétrer dans la salle de bain, angoissé à l’idée de me retrouver baignant dans mon sang. De l’autre côté la vitre de la cabine, je lui tends un grand sourire provocateur ; il s’éloigne en grommelant je ne sais quoi.
Passent ensuite le repas, les salutations obligatoires, l’écoute de conseils impossibles à retenir, et l’habillage en quatrième vitesse car nous sommes en retard, puis nous nous amassons devant l’écran géant pour assister à l’émission du matin, au cours de laquelle aura lieu l’exécution du tribut du Un. C’est un Caesar Flickerman au visage grave, accompagné en ce jour par l’administrateur, Organ Hetiss, l’homme barbu qui est venu me voir à l’hôpital, qui nous accueille très sobrement. Ils s’échangent quelques paroles vides de sens, sans leurs fioritures habituelles, avant de laisser place à une caméra filmant une petite salle toute blanche. En son centre, un jeune homme, les yeux bandés. Nous reconnaissons tous le meurtrier de la veille. La sentence est prononcée, puis les fusils automatiques, montés sur perche aux quatre coins de la petite salle cubique, s’activent brusquement, pointent le jeune homme épris de tremblements, et l’arrosent de centaines de balles à la seconde. Très vite, il ne reste rien du tribut du district Un. Pour enfoncer le clou, Caesar Flickerman propose un reportage sur le district Sept, avec notamment une retransmission de la Moisson et des gros plans du garçon du Sept assassiné.
En silence, nous éteignons la télé. C’est parti pour une deuxième journée d’entraînement.
Dans la grande salle, nous retrouvons les deux nouveaux arrivants, privés de parade comme du premier jour d’entraînement. L’air hagard, ils semblent complètement perdus. Je dirai même bouleversé, en ce qui concerne l’enfant du district Un. Mais peu de monde fait grand cas de leur présence, et chacun se dirige vers les ateliers qu’il a prévu de faire aujourd’hui.
C’est voûtée, les yeux à moitié clos et papillotant, et les membres gonflés par les courbatures que je me présente face à un assistant. Je lui indique que je souhaite apprendre à éviter les coups, et il me répond en s’emparant du premier couteau venu et en se ruant sur moi. Je hurle, cherche à l’éviter, me prends les pieds dans une arme abandonnée sur le tapis, tombe sur les fesses et me met à sangloter. L’homme me tend le bras pour me relever, me dévoile alors deux ou trois techniques, avant de se renfermer dans son mutisme et de me sauter à nouveau dessus.
Ça dure toute la journée. L’homme ne daigne pas m’autoriser la moindre pause en dehors du repas du midi, soulevant le fait que des temps morts, je n’en aurais pas droit quand je serai dans l’arène.
Une fois retournée à notre étage, je fonce aux toilettes pour vomir tripes et boyaux. La fatigue et les courbatures sont tellement oppressantes que je tremble de tous mes membres. Mon équipe doit faire venir un médecin qui me bourre des tranquillisants.
Le soir tombe petit à petit, et me voici à nouveau dans mon lit, livrée à mes morbides pensées. Malgré la masse de tranquillisants qui m’a anesthésié tous les membres, mon esprit refuse de s’endormir ; j’ai l’impression d’être un corps abandonné là, sur ce grand lit six fois trop grand pour moi, les sens encore en alerte pour capter le moindre détail du monde qui m’entoure, qui vit, qui bouge. « Tu es déjà morte ». C’est Jonathan qui l’a dit. J’ai l’impression que ce n’est pas les Jeux qui me tueront. Mais la solitude.
Je me recroqueville en position fœtale, ferme les yeux très fort et cherche à imaginer la chose la plus apaisante qui soit.
 
Le troisième jour des entraînements est principalement destiné à l’évaluation. Un par un, garçon puis fille de chaque district passe devant les Juges au cours d’une séance privée où les caméras n’ont pas le droit d’entrer.
Les entrevues commencent vers onze heures, ce qui me laisse un peu de temps pour traîner ma carcasse raidie par les courbatures jusqu’à un ultime atelier de survie, dans une salle annexe au gymnase. J’y apprends comment me camoufler. Soudain, je me mets à sourire malgré moi : j’ai l’impression d’être au cœur d’un formidable gâchis d’apprentissage. Toutes ces connaissances enseignées à un cadavre sur pattes, alors que tant de gens dans Panem sont complètement illettrés. Au Capitole, on ne gâche pas que la nourriture.
D’autres aussi on demandé à participer à un dernier atelier, ce matin, pour ne pas perdre une miette des avantages qu’on leur propose. Nous attendons tous ensuite dans une grande salle d’attente attenante au gymnase, où de la nourriture en quantité nous est proposée. Part en premier le jeune du district Un. Le pauvre. À peine arrivé qu’il doit faire ses preuves auprès des Juges qui ne l’ont encore jamais vu. Je crois l’avoir aperçu, la veille, en train de s’époumoner sur un mannequin, une barre de fer fermement ancrée dans sa petite main. Je suis persuadée qu’il n’a même pas eu le temps d’être coaché par ses mentors ; quant au tribut fille de son district, elle semble le mépriser complètement. Toute la stratégie de l’équipe élaborée depuis deux jours est tombée à l’eau suite au geste insensé du garçon. Ce n’est pas sur cet enfant que la Carrière du Un va pouvoir s’appuyer. D’un certain côté, j’ai un peu de pitié pour eux.
Son audition ne dure pas longtemps, et la fille du Un ne se fait pas prier pour pénétrer dans le gymnase. Les autres se succèdent ensuite, et j’ai l’impression que les entrevues durent plus longtemps quand il s’agit d’un Carrière. Quand c’est au tour de Stieg, j’ai le temps de sentir mon stress grimper si haut que je pourrais perdre connaissance avant même le début de mon évaluation. Tremblante de tous mes membres, je me pose sur un banc, en face d’autres tributs silencieux, et anxieux pour certains. L’un d’eux me regarde, le tribut du Six, je crois. Il m’adresse un sourire purement sadique, qui me fige sur place. Je crois lire dans ses yeux : « toi, je vais te tuer, et je m’amuserai avec ton corps, te dépècerai et te découperai en mille morceaux, pour que tout le monde voie à quel point tu n’es pas désirable, à quel point tu ressembles à n’importe quel cadavre, quand tu seras morte. » En fait, ce sont mes pensées, je le sais. Est-ce que je cherche à les exorciser en les prononçant ? Ou au contraire, est-ce que je les souhaite ? Parfois j’imagine ce que les caméras filmeront, quand je serai morte. Mon petit corps disloqué, couvert de sang, sans vie. C’est fou à quel point j’arrive à me représenter ce genre de scène. Je ne savais pas que mon inconscient adorait ces visions gores à ce point.
« District Cinq : Azurée Lockheed ! »
Je me lève d’un bond ; ce sont mes battements de cœur qui m’ont fait littéralement sursauter. La porte au fond de la grande salle d’attente est ouverte. C’est là que je dois aller.
En parcourant les vingt pas qui me séparent de mon évaluation, je cherche à me rappeler les conseils de mes mentors. Qu’est-ce que je dois leur montrer, déjà ? Je ne suis pas très musclée ni endurante, inutile de faire une démonstration de course ou de lancer de poids. Je ne suis pas très débrouillarde non plus : exit l’allumage de feux, l’installation de pièges, et autres trucs compliqués. Il me reste les armes, que je n’ai pas touché durant l’entraînement, et que mes mentors m’ont fortement déconseillées pour cette évaluation. Qu’est-ce que je dois faire, alors ? J’ai l’impression d’avoir le cerveau bouilli, qui n’arrive plus à réfléchir.
J’entre dans la salle d’entraînement. Les Juges sont là, en retrait, sur une sorte de mezzanine où une collation leur est servie. L’un d’eux me fait signe d’avancer vers le râtelier d’armes pour démarrer ma démonstration. Je sens dans leur regard désapprobateur qu’ils me considèrent comme la « suicidée ratée ». Ils ne doivent pas faire grand cas de ma « candidature ».
Je décide finalement de me diriger vers le parcours d’obstacles, que je commence à bien connaître à force de l’avoir fait. Je m’élance, passe les premiers rondins de bois, roule sous les assauts des mannequins automatiques, en prenant bien soin de ne pas me prendre les pieds dans les ficelles de leurs pièges, cours jusqu’au mur d’escalade, m’empresse de passer d’une prise à l’autre, et… en manque une et retombe trois mètres plus bas sur les fesses et un poignet.
J’ai le souffle coupé, les tympans qui vibrent, le visage brûlant. Mon bras me fait mal mais je ne crois pas m’être cassée quoi que ce soit.
Je tente de me relever, me sens soudain mal, les jambes flageolantes, et dois me rassoir et m’adosser contre le mur pour calmer la danse des étoiles qui tourbillonnent autour de moi.
Les Juges ricanent. Je les entends d’ici. Bien malgré moi, je me mets à sangloter, puis à éclater en larmes, comme un bébé.
« Bon allez, mademoiselle. Laissez votre place au prochain, voulez-vous ? »
Des Pacificateurs pénètrent dans la salle sous l’ordre des Juges, me prennent par les bras et me tirent hors du gymnase.
Mes mentors, Alice et Stieg m’attendent de l’autre côté de la sortie, le regard à la fois anxieux et emplis d’un fol espoir.
En me voyant dans cet état, leurs épaules se raffaissent aussitôt, et certains se mettent à souffler de désespoir.
« Tu auras essayé », dit finalement Eric. Entre deux sanglots, j’essaye de leur expliquer que je n’étais pas si mal partie, dans le parcours d’obstacles, avant de perdre mes moyens à l’escalade.
« Tu as fait le parcours d’obstacles ? rugit soudainement June. Mais on t’avait dit de leur montrer tes prouesses en parades ! Tes esquives hier face à l’entraîneur étaient vraiment réussies ! »
Elle peste de rage, et dans un excès de colère, lève soudainement une main pour me gifler. Elle s’arrête à temps, les yeux exorbités, emplis de fureur et de déception. Les autres la font reculer, lui disent de se calmer. Ce que j’ai vu dans son regard, je ne l’oublierai jamais. June est déçue. Cela veut dire qu’elle attendait quelque chose de moi.

L’annonce des scores à la télévision, le soir, se fait dans un silence morbide. Quand nous sommes remontés à notre étage, je me suis affalée dans mon lit et j’ai sombré dans une sorte de sommeil peu réparateur, toujours entrecoupé de cauchemars horribles. J’ai sauté le repas, et à vrai dire, personne n’est venu me chercher pour me proposer de me joindre au groupe. C’est mon garde de nuit qui m’a réveillée alors qu’il s’empiffrait de volaille, le cul planté sur sa chaise, à grands renforts de mastication acharnée.
« À la bouffe, gamine », a-t-il lancé, la bouche pleine. C’était bien la première fois que je l’entendais parler.
J’avais les cheveux ébouriffés et le visage bouffi. Je devais avoir mauvaise mine. Il m’a regardée d’un air éteint, avant de déclarer : « t’es pas aussi jolie qu’on le prétend partout à la télé. T’as juste une tête à claque, à mon goût. »
Je me suis levée péniblement et j’ai décidé de quitter ma chambre, le dernier lieu où j’aurais pensé me trouver au calme. Arrivée au niveau de mon garde, je lui ai rétorqué : « Dans ce cas, je n’ai pas à m’inquiéter de tes regards de pervers la nuit, quand je dors. » Et je l’ai planté là, avant de rejoindre les autres dans la salle de détente.
La télévision est allumée. Jonathan se retourne à mon arrivée, me jette un regard empli d’une profonde tristesse, avant de m’inviter à s’assoir sur le canapé à côté de lui. « Nous allions venir te chercher, déclare-t-il. L’émission va commencer. »
Nous assistons à la diffusion de l’hymne national, puis à un speech de Caesar Flickerman, fébrile d’excitation. Selon lui, cette année est exceptionnelle, avec un cru inoubliable. Oui, sûrement. C’est bien ma veine.
S’en suit un court montage durant lequel nous nous voyons nous époumoner durant l’entraînement, et je m’étonne qu’ils aient réussi à trouver deux secondes de moi plutôt réussies.
Je me mords l’intérieur de la joue. Avec un peu de chance, et si les Juges ont apprécié mes premiers pas dans le parcours d’obstacles, je vais obtenir un quatre ou un cinq. Suffisant pour passer inaperçue.
Les scores se succèdent à l’écran : à gauche, la photo et le nom du tribut, à droite, en gros, son score. Vient d’abord le nouveau du Un, un certain « Gaëtan ». Sa petite tête d’ampoule apparaît, avec ses courts cheveux bouclés et ses yeux tombants. En rouge apparaît le chiffre quatre. On aurait pu s’en douter. Le pauvre.
La fille du Un, une « Marion », obtient un neuf, ce qui ne m’étonne pas non plus. Cette brunette n’est pas beaucoup plus grande que moi, mais son air volontaire et ses cheveux raides lui donnent une répartie qui me fait singulièrement défaut.
Les tributs du Deux, du Trois et du Quatre se succèdent ensuite : un « Paul », une « Sophie », un… j’oublie les prénoms dès qu’ils disparaissent de l’écran. Même leur score finit par m’indifférer : huit, dix, sept, six, dix, et encore dix, je crois. Je n’en suis plus très sûre, car mon cerveau évacue tout ceci comme des déchets toxiques au moment où le visage de Stieg apparaît à l’écran. Quel score cette montagne de muscles va-t-elle obtenir ? Son portrait le montre tel qu’il est au quotidien : morne, grave, sérieux. Stieg n’est pas un homme qui sourit souvent. La tension est à son comble dans la pièce. Sa note va conditionner une grande partie de ce qui va se passer au cours des Jeux. À ce qu’il paraît, à cause de son air taciturne, les sponsors se sont montrés assez frileux à son égard, même si les premières promesses avaient été encourageantes. La note qui va s’afficher va être déterminante pour son avenir.
Soudain, le gros neuf qui s’affiche en tournoyant fait sauter tout le monde de joie. À l’exception de Stieg et moi-même, bien entendu.
« C’est une bonne note ! s’exclame June. Je n’ai pas eu autant !
— Moi non plus, renchérit Jonathan. Seul Eric a fait mieux. C’est une bonne chose pour les sponsors ! »
Stieg marmonne quelques mots, semble gêné, même si le soulagement lui fait relâcher ses muscles crispés.
« Le score d’Azurée, à présent, déclare sombrement Eric.
— N’en faites pas tout un plat, finis-je par déclarer. On s’en fiche, de mon score. »
Mon visage s’affiche à l’écran. Chacun retient son souffle, sauf moi, qui regarde ailleurs, feignant l’indifférence.
Quand le deux apparaît à l’écran, différents sentiments se bousculent aussitôt dans ma tête. Mais je crois bien que c’est la honte qui remporte haut la main.

©Vorador, 2014. Ne pas copier sans l'autorisation de l'auteur
Posté le 03 avril 2013 à 22:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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