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Seconde partie
Colère
10
« C’est grandiose, mesdames et messieurs, quelle tuerie ! Passons à l’intérieur du phare, ou le combat fait rage. Ouch ! Ça ne doit pas faire du bien ! C’est le garçon du district Douze qui vient de perdre un bras ! Le tribut du Deux est vraiment très fort ! Il arrive à découper un membre avec une simple lame ! Oh ! La tête, mesdames et messieurs, la tête ! Et dehors, comment les choses progressent-elles ? Combien de tributs sont-ils déjà disqualifiés ? Mesdames et messieurs, restez avec nous pour la suite du programme. »
La douleur.
Celle qui tétanise et empêche de respirer.
Comme quand on est soudainement plongé dans l’eau froide.
C’est au-delà de la souffrance. C’est quelque chose qui accapare entièrement l’esprit, incapable de penser à quoi que ce soit d’autre.
J’ai mal. C’est insensé à quel point ça me fait souffrir.
Je suffoque, je cherche à reprendre de l’air.
Mais il y a une masse posée sur ma poitrine qui m’empêche de respirer.
Je tente de lever un bras, de redresser la nuque.
Le soleil est toujours là.
Jaune, éblouissant. Impassible là où il se trouve.
Je reviens à moi. J’ai dû perdre connaissance un bref instant. La douleur me vibre dans les oreilles, mais ce n’est pas elle qui m’empêche de respirer, non, c’est le garçon du district Trois qui est affalé sur moi.
Il ne bouge plus.
Moi je suis à moitié enfoncée dans la dune de sable qui glisse petit à petit. Je cherche à repousser le garçon mais abandonne aussitôt et hurle de douleur. Je hurle, je hurle, et je hurle encore. Pendant de longues minutes. Mon cri résonne le long des versants de cette cuvette désertique. Mais personne ne vient m’achever ni me secourir.
J’ai l’impression d’être seule ici.
Je me redresse tant bien que mal. Mes yeux tombent sur ceux de mon adversaire, exorbités et sans vie.
Il est bien mort.
Mon Dieu. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il y a un trait qui est fiché dans son dos. Sûrement une sorte de javelot ou une quelconque arme de jet en acier.
J’ai un haut-le-cœur étourdissant que je ne peux retenir. Malgré moi, ne pouvant me retourner, je me vomis dessus et éclabousse le visage du mort. Et quand je vois ça, je vomis à nouveau. Et chaque rejet accentue la douleur qui se propage dans tout mon corps, du coup, je vomis encore.
Soudainement exténuée, je m’écroule à nouveau dans le sable. Mon urine se met aussitôt à couler car mon corps n’a plus la force de retenir la pression de ma vessie. J’attends que ça passe. Je cherche à me calmer, à juguler ces terribles spasmes et ce dégoût. Je me rends alors compte que je parviens à respirer de petites goulées d’air brûlant, et que ma tête est à l’ombre grâce au cadavre qui m’écrase.
Ça aurait pu être pire. Pourquoi je ne suis pas encore morte ? Je ne sais pas. Je respire. Mon corps se bat. Je dois me battre.
Je me redresse et, dans un effort qui me fait lâcher un terrible juron qui se transforme en un hurlement de douleur, je parviens à retourner le garçon et à le faire rouler sur le côté.
Le soleil frappe fort à nouveau.
Je me mets sur le côté, vomis encore une fois alors que la douleur manque de me faire tourner de l’œil. Terrassée par la fatigue, une joue grillant sur le sable brûlant, je contemple le manche du couteau enfoncé en moi. J’en ai un nouvel haut-le-cœur.
Pourquoi je ne suis pas encore morte ?
Tout ce sang, mon Dieu…
D’une main tremblante, j’agrippe le manche. Il est couvert de mon sang poisseux, mêlé à du sable qui s’agglutine et s’amoncèle dans la blessure.
Il ne faut pas que je réfléchisse. Si j’appréhende, je ne le retirerai jamais. Je dois le faire. Maintenant.
Je hurle. J’ai tiré d’un coup, dans l’axe de la blessure pour ne pas aggraver la situation.
Le sang se met à affluer. Je m’en doutais, mais au moins ce truc n’est plus en moi. Je compresse la blessure d’une main tremblante. Mon survêtement est déjà quasiment repeint entièrement rouge. Mes mains se colorent de la même teinte.
Mon Dieu. Pendant un instant, je songe à toutes ces caméras qui filment mon agonie. Savoir que des millions de personnes me regardent, le visage couvert de vomi, le ventre de sang, et les jambes de pisse, me fait enrager.
Finalement, je n’ai pas envie que les gens se souviennent de moi ainsi.
Et je n’ai plus du tout, du tout envie de mourir.
Je tente de me redresser, parviens à tenir sur mes quatre membres, prends le temps d’examiner les lieux, même si ma tête tourne horriblement et que mes yeux ne me permettent pas de distinguer le moindre détail dans cette lumière aveuglante.
Le phare est toujours là.
Les cadavres aussi. L’un d’eux semble bouger, se lamenter, gémir. Je ne vois pas d’autre personne bouger dans ce cirque de sable. Tout le monde a dû parvenir à gravir les dunes et s’enfuir pour chercher de l’eau et un coin d’ombre.
Je fouille le cadavre à côté de moi. Il a moins saigné que moi. Malgré le trou dans son dos, j’estime qu’il serait préférable que je lui prenne sa veste. J’essaye de tirer sur le javelot, mais de nouveaux haut-le-cœur m’empêchent de continuer. De toute façon, je n’ai plus assez de force pour l’extirper. Tant pis, on se passera de la veste.
Je défais la boucle de sa ceinture et tire dessus jusqu’à ce qu’elle vienne. Je m’empare aussi du sac que ce tribut avait eu le temps de récupérer. En scrutant les lieux autour du phare, je remarque que tous les autres sacs ont été pris. Il ne reste rien d’intéressant. Même les autres cadavres ont été dépouillés.
J’ai un peu honte de moi.
Non, il ne faut pas. Ce type est mort et n’a que faire des biens matériels.
Je prends le temps de jeter un coup d’œil à l’intérieur du sac : il y a une bouteille d’eau, que je m’empresse de prendre, de l’ouvrir, et d’ingurgiter la moitié de son contenu – tant pis si elle est empoisonnée –, un paquet de gâteaux, un sac de fruits secs, un briquet, un rasoir, une lampe de poche et d’autres trucs au fond que je ne prends pas le temps d’examiner.
Il faut se lever, à présent.
Je me mets à appréhender.
Non, il ne faut pas. Je sais que je vais avoir mal. Inutile de s’imaginer la douleur avant qu’elle n’arrive.
Je m’appuie sur un genou et me redresse. Je ne peux m’empêcher un gémissement. Toute ma trachée me brûle à force d’avoir vomi, c’est atroce.
Me voilà debout. Enfin, façon de parler : je suis prostrée, pliée en deux car je ne peux me redresser davantage, une main toujours plaquée contre la plaie béante afin d’empêcher les saignements.
Lentement, en prenant le temps de me reposer à chaque pas effectué, j’entreprends de gravir la colline de sable. Je ne sais pas où je trouve toutes ces forces. J’ai dû perdre trois litres de sang.
Je trébuche, m’affale sur le sol en me retenant au dernier moment par ma main droite, celle qui compressait ma plaie. La voilà à présent pleine de sable collé. Je peste de rage en débouchant ma bouteille d’eau pour me nettoyer sommairement la main. J’en profite pour en verser un peu sur ma plaie et la nettoyer de tout ce sable.
Il ne me reste déjà presque plus d’eau.
Péniblement, je reprends ma route. Lentement, inlassablement. Comme si j’étais soutenue par une personne imaginaire. Je ne me l’explique pas.
Le vent se met à souffler. Parfait pour effacer mes traces. Moins sympathique pour ma plaie, que je tente vainement de garder la plus propre possible.
Je crois bien que je mets une heure à arriver au sommet. À force de cris de douleur, de crises de larmes, de gémissements, de courts évanouissements. Le soleil semble déjà sur le point de décliner. Il est fortement voilé par les bourrasques de sable qui règnent sur les lieux.
Il m’est impossible de bien distinguer le paysage devant moi. Au moins ne suis-je plus en train de cuire au soleil. Je dois être rouge des pieds à la tête, brûlée sur toute la face, et couverte de sable, qui s’agglutine dans les moindres replis de mes vêtements et dans mes cheveux, ou qui se colle à ma peau souillée par les vomissures et le sang.
Il y a des rochers un peu sur ma droite. Je décide de me diriger vers eux. Mes jambes peinent à présent à me soutenir. La fatigue reprend ses droits. J’ai la tête qui tourne affreusement.
Je marche les yeux posés sur le sol, un bras me protégeant du vent, et l’autre compressant toujours mon ventre.
Un pied devant l’autre.
À tout prix. Sans plus s’arrêter.
J’arrive au niveau du plus gros rocher, qui doit faire deux mètres de haut pour trois mètres de côté. Il est flanqué de deux autres rochés plus pointus. On dirait une tête de chat. Je tourne autour du rocher pour me placer du côté qui n’est pas frappé par le vent, puis je m’apprête à m’affaler sur le sol, avant de découvrir qu’il y a une sorte de cavité sous le rocher !
Il fait sombre à l’intérieur.
Mon Dieu, si ça se trouve, il y a un autre tribut caché là-dessous, qui va me sauter dessus. J’entreprends d’éclairer le fond du trou avec ma lampe de poche. Personne.
Dans un gémissement de soulagement, je m’allonge – ou plutôt je m’écroule – sur le sable, et roule sur moi-même pour entrer dans la petite cavité où je tiens à peine.
Ce que j’espère seulement, c’est qu’elle ne va pas s’emplir de sable avec cette tempête qui n’en finit pas. Mais je me moque de tout à présent. Du vent, du sable, des tributs, des Jeux, de ma blessure, de mon allure, de tout ça.
Je m’allonge sur le dos, souffle un coup et…
 
Je me réveille ; la lumière du matin filtre à travers quelques trous dans la roche et par la petite trappe par laquelle je suis entrée, qui est presque entièrement bouchée par les dunes.
Il fait frais ici.
Froid même.
Ils auraient au moins pu mettre un pull ou une couverture, dans ce fichu sac à dos.
Ma blessure.
Sa présence me frappe à nouveau, brutalement. Je l’avais complètement oubliée, et à l’instant où je me remets à penser à elle, la douleur revient. Et les larmes qui vont avec.
Je me redresse, la contemple dans la pénombre. Elle est à nouveau couverte de sable, mais ne semble plus saigner. Elle est horrible à voir. Je pense que jamais je n’aurais pu être médecin ou infirmière. Et pourtant, en quelques heures, j’aurais vu plus de sang que dans tout le reste de ma vie.
Quoique… Je ne sais pas qui de moi ou de Ethan a saigné le plus. Ou était le plus horrible à voir.
Délicatement, je soulève un pan de tissu collé contre ma peau. Je réprime un spasme. Mon Dieu, c’est horrible.
Je ne sais pas quoi faire. J’utilise les dernières gouttes d’eau pour me désaltérer, ou pour laver ma plaie ? Finalement, j’ai envie de tenter un truc fou, car j’ai de toute façon trop soif. J’engloutis le fond de ma bouteille, puis reporte mon attention sur ma blessure, que je recouvre délicatement de sable. Ce même sable que j’ai essayé d’évacuer sans cesse la veille. Je me dis que c’est sans doute le meilleur moyen d’éviter l’infection. Le sable d’ici est sûrement plus propre que ma main ou que ma chemise.
Épuisée par l’effort et les picotements qui pulsent de ma blessure, je redépose ma tête sur le sable et ferme les yeux.
 
Je me réveille en sursaut. Je crois un instant que cela ne fait que quelques minutes que je me suis assoupie, mais il fait nuit dehors. Depuis combien de temps suis-je ici ? Un jour ? Deux ? J’ai raté la retransmission de la veille, qui indique le nombre et le nom des victimes. Peut-être même que j’en ai raté une seconde. Et les coups de canon qui annoncent chaque décès ne m’ont même pas réveillée.
Je suis toute ankylosée. J’ai des courbatures partout et le moindre mouvement me semble être un effort surhumain. Je ne sais pas s’il y a une caméra sous ce rocher, si les gens me regardent passionnément en train de survivre, de mourir, ou je ne sais quoi, mais une chose est sûre, aucun canon n’a sonné ma mort.
Je suis toujours vivante, et je ne me l’explique pas. Je suis ici, dans le désert, sous ce rocher, en plein quarante-septièmes Hunger Games. Moi qui pensais ne pas me battre, c’est mon corps qui se bat pour moi. J’ai honte de l’avoir ainsi abandonné.
Je me redresse pour inspecter ma blessure. À travers le sable que j’ai déposé, je crois distinguer une grosse tâche noire. Une croûte ou un hématome, je ne sais pas trop. Je n’ose pas toucher. Il ne vaut mieux pas. Le noir s’étend le long de mes veines. Je crois que ce n’est pas très bon signe, mais j’espère que ça ne va pas mal évoluer. De toute façon, je ne peux quasiment plus bouger, alors autant attendre ici, à se reposer.
Pleurant silencieusement, je me mets à grignoter quelques gâteaux, car la faim me tenaille l’estomac. Je ne sais pas ce que le la lame du couteau a abîmé en moi – l’intestin, le foie, un rein ? –, mais l’appétit n’est pas parti, et je pense que je digère normalement.
Tant bien que mal, j’arrive à me tourner sur le côté. Cela faisait si longtemps que je reposais sur le dos que j’en avais mal partout. Je me recroqueville en position fœtale, ferme les yeux, et cherche le sommeil.
 
Le réveil douloureux, avec un rayon de soleil dans les yeux. L’air est suffoquant. Il doit faire une chaleur à crever, dehors.
J’ai soif. Terriblement soif. Je passe mes doigts sur mes lèvres. Elles sont sèches et gercées. Comment se fait-il que la soif ne m’ait pas réveillée plus tôt ?
Plus rien ne va. J’ai envie de me soulager, j’ai mal partout, ma blessure me lance horriblement. Et j’ai soif.
Je ne peux rester ici plus longtemps. Malgré moi, je me mets à pleurer. Il faut que je tienne jusqu’au soir. Le soir est plus frais. Il faudra marcher et chercher un point d’eau.
Et dire que je n’arrive même pas à me retourner sans manquer de hurler de douleur…
Mes yeux se posent sur ma blessure : comme je le craignais, la zone noire s’est étendue. Elle prend désormais une bonne partie de mon côté droit, de l’aine au nombril.
Et c’est tout dur.
Je n’aurais jamais dû toucher. Rester dans l’ignorance, c’est bien plus salvateur. Là je sais. Une hémorragie interne qui ne semble pas vouloir s’arrêter. Mon ventre se remplit de sang.
Au moins, l’absence de fièvre signifie que la plaie n’est pas infectée. C’est déjà ça.
Je me rallonge sur le dos, laisse tous mes muscles se relâcher, cherche à penser à autre chose que la soif, la blessure, la douleur. Qu’est-ce qui pourrait me préoccuper d’autre ?
« Papa. Maman. Si vous m’entendez. Sachez que je vous aime. Non, ne pleurez pas. »
Ma voix est à peine audible, rauque. Je ne devrais pas parler et préserver ma salive.
Je me remets à pleurer.
« Maman… Si tu savais comme j’ai mal… »
 
Le soir. L’après-midi a passé lentement, entrecoupée de petites siestes et de séances de crises de larmes.
Je sais que c’est le moment. Je dois y aller, ou je suis morte dans la nuit. L’espace d’un instant, je me prends à souhaiter cela : m’endormir calmement et ne jamais me réveiller.
Non !
Je me redresse en réprimant un juron, range mes affaires dans mon sac, et commence à creuser pour dégager l’entrée. Une chance qu’une autre tempête de sable n’ait pas fini de la condamner !
Quand j’estime que le trou est suffisamment large pour que je puisse passer, j’avance un peu, place mon oreille à la sortie, et écoute ce qu’il se passe à l’extérieur.
Pendant de longues minutes, j’écoute, à l’affût du moindre bruit inquiétant, mais rien ne se fait entendre à part le sifflement du vent s’infiltrant dans mon trou à rat.
Je décide finalement de passer la tête dehors. Pour passer le corps, je me mets sur le dos et pousse de mes petits bras affaiblis. Après cet effort éreintant, je reste affalée dans le sable, à la merci de n’importe quel agresseur. Mais alors que je m’attendais à voir surgir un humain de n’importe quel côté, c’est un énorme scorpion noir qui rentre dans mon champ de vision, juste au-dessus de ma tête, évoluant lentement sur le rocher.
Je manque de hurler, retiens mon souffle, finis de m’extirper et rampe sur le dos pour m’éloigner du rocher. Si ça se trouve, ce scorpion a déjà dû me rendre visite la nuit, mais n’a pas jugé bon de me piquer.
Parvenue finalement à me hisser sur les genoux, je me mets à l’examen de ce qui se dresse devant moi. Les dunes de sable s’étalent sur plusieurs centaines de mètres autour de moi. De là où je suis, je ne distingue que le sommet du phare. À l’opposé, des cimes d’arbres qui dépassent des dunes. Une forêt. Pas si loin. C’est là que je trouverai de l’eau. Et sûrement d’autres tributs.
Ma progression dans les dunes est lente et laborieuse. Je ne cherche même pas à me cacher : l’action de mettre un pied devant l’autre sans appuyer sur ma blessure retient toute mon attention. Quand j’atteins la lisière, je me plaque contre le premier gros tronc à ma disposition, et cherche à reprendre mon souffle. Je me mets à l’affût du moindre bruit suspect dans la forêt, mais ma blessure me lance terriblement et je peine à me concentrer.
Soudain, une détonation résonne au loin, devant moi. Sans doute de l’autre côté du phare, à l’autre extrémité du désert. Il ne faut pas longtemps pour que le coup de canon se fasse entendre. Quelqu’un vient de se faire tuer, à l’instant. Je frissonne à cette idée. Qui cela pouvait-il bien être ? Je le saurais ce soir.
Le fait que je ne sache pas qui est mort, et combien de personnes il reste dans l’arène m’angoisse particulièrement. Et est-ce que Stieg est encore vivant ? Il a dit qu’il aurait de l’eau et des vivres pour moi. Mais le chercher dans mon état est tout simplement impossible.
L’imaginer mort me titille l’estomac. J’ai appris à apprécier cet homme taciturne, son combat pour sa famille et son désir de protection, et si je ne tolèrerai jamais vraiment le fait qu’on puisse se porter volontaire pour un jeu de tuerie, au moins j’ai pu découvrir les enjeux d’un Carrière pas si commun.
Comment réagirait-il s’il apprenait que j’ai été tuée ? Est-ce que cette idée le mettrait mal à l’aise ? J’ose l’espérer.
Le bruit de la détonation au loin n’a pas causé le moindre mouvement dans la forêt. Il n’y a peut-être personne là-dedans. Pourtant, qui dit végétation, dit eau, et je suis persuadée que je vais y trouver de quoi me désaltérer.
Je m’inspecte brièvement. Je suis en parfaite tenue de camouflage : étant couverte de sang des pieds à la tête, une couche de poussière et de sable s’est déposée sur ma peau et mes tissus imbibés, me donnant un air blafard dissimulant ma face rougie par le soleil et mes tâches de sang. Quant à mes cheveux… Je suis presque rousse au niveau de mes mèches à l’avant – j’ai dû les triturer machinalement de mes doigts couverts de sang –, et blanc cendré à l’arrière. Tous mes cheveux sont emmêlés ou collés. Je dois être horrible à voir.
Je dois repartir, à présent. Je sais que mes forces vont me lâcher incessamment sous peu, et je dois donc avancer encore un peu. J’ai déjà les jambes flageolantes. Doucement, silencieusement, je progresse entre les hauts troncs des pins parasols et l’épaisse végétation de fougères, de ronces et d’arbustes touffus qui m’empêchent de progresser facilement. Au moins suis-je plutôt discrète, car prostrée comme je suis, ma taille actuelle ne dépasse pas celle de la végétation basse.
Tous les dix pas, je m’arrête et écoute. La faune semble assez peu présente dans cette forêt : à part la brise qui secoue les branches, il n’y a aucun autre son. À plus d’une trentaine de pas de la lisière, je décide que je suis suffisamment enfoncée dans la végétation pour m’accroupir et me soulager, enfin, après presque deux jours de retenue. Je pense à une caméra qui pourrait être la, en train de me filmer, mais dans les Jeux, les organisateurs ont très souvent fait l’impasse sur ce genre de séquence pour le moins inintéressante. Ceci dit, savoir qu’un technicien est peut-être en train de se rincer l’œil m’indispose fortement.
Je suis rassurée de penser que l’absence de douleur est sans doute un signe qu’aucun de mes organes n’a été touché. J’ai une chance inouïe. Cela me redonne un peu de baume au cœur, et je repars avec une nouvelle petite flamme d’espoir qui grandit au fond de moi. Ce n’est pas l’espoir de remporter les Jeux et de rentrer chez moi, non. C’est juste l’espoir de pouvoir avancer encore un peu, de survivre jusqu’à demain. Après, on verra. Il n’y a plus de futur.
Il me faut faire encore vingt fois dix pas pour commencer à percevoir le grondement d’une eau qui coule assez fortement. Ce bruit me soulage tellement que les larmes me viennent aux yeux. Je ne suis plus très loin.
Mais ce n’est pas le moment, non. Silencieusement, je m’accroupis, puis me couche dans les fougères. Il y a toute une vie microscopique qui grouille sous cette végétation – araignées, fourmis, scarabées… –, mais je dois me montrer indifférente à toutes ces bêtes qui me grimpent dessus, et rester la plus calme et la plus silencieuse possible.
J’espère seulement qu’aucune espèce n’est venimeuse.
J’écoute le bruit de l’eau me bercer et me torturer l’estomac. J’ai tellement envie de boire ! Mais il me faut tenir, encore. Jusqu’à la nuit.
Quand le soir tombe, je suis presque endormie, et des nausées me donnent le tournis. Ma langue est énorme dans ma bouche, des étoiles dansent tout autour de moi, et l’air humide, chaud et poisseux qui règne sous les fougères me fait suer les dernières gouttes d’eau de mon corps.
Je ne sais pas si je pourrais me relever.
Parfois mon esprit vagabonde entre la douleur de ma blessure et la soif, si bien que le temps disparaît et que je n’arrive à penser à rien d’autre qu’à ces tourments. Je crois devenir folle quand je vois la végétation au-dessus de ma tête se teinter d’une couleur rouge sang, et les insectes grossir jusqu’à devenir aussi gros qu’un poing.
Je me mets soudainement à vomir de la bile. Il n’y a plus rien dans mon estomac depuis bien longtemps, mais manger quelque chose tout de suite m’assoifferait plus encore. Et je tiens à garder mes derniers biscuits pour des jours plus terribles. Plus terribles… Ma situation actuelle me semble déjà bien assez désastreuse comme cela. Je ne sais pas ce que je pourrais endurer de pire !
La nuit commence à régner dans le sous-bois, et je n’y vois presque plus rien. Ce qui me rassure le plus, c’est que je n’ai pas entendu le moindre bruit d’origine humaine dans cette forêt de toute la journée. C’est une bonne chose.
Ce n’est qu’une fois la forêt entièrement plongée dans le noir profond que je décide de me relever et de reprendre ma marche, voûtée, rampant presque sous les fougères. J’évolue dans le noir quasi complet, mais c’est ma plus grande force. Ma volonté de survie écrase ma peur du noir, de l’inconnu, et de toutes ces bestioles qui me courent dessus sans arrêt. Je me force à focaliser mon esprit sur une chose, une seule : marcher en direction de l’écoulement incessant. C’est si dur de se concentrer ! Ma vue m’abandonne par intermittence, et le monde se met à tourner tout autour de moi, ce qui m’oblige à m’arrêter un temps et à fermer les yeux très fort jusqu’à ce que ça passe.
Quand j’atteins enfin la petite clairière où coule un maigre torrent au lit recouvert de gros galets ronds, je tombe à genoux et fonds en larmes. Je rampe jusqu’à l’eau et plonge la tête dans l’onde pure. Tant pis si elle est empoisonnée.
Je bois tout ce que je peux, ce qui me fait vomir de plus belle, me contracte les muscles de mon ventre et relance ma blessure. Je réprime un hurlement, puis me remets à boire plus tranquillement une fois que les électrochocs émanant de ma plaie se sont calmés.
Allongée au bord de l’eau, exténuée, je contemple la nuit étoilée qui transperce la haute voûte des arbres. Tout est si calme que j’ai l’impression de ne pas me trouver dans les Jeux. Depuis le premier jour, je n’ai rencontré personne ; peut-être que les organisateurs vont tout faire pour nous rapprocher et nous forcer à nous battre. Mais je ne suis pas encore en état. Oh non, loin de là.
La torpeur me prend lentement. Je n’ai plus la force de me cacher. Je reste allongée au bord de la rivière, bercée par le doux clapotis de l’eau. La nuit m’enveloppe et je sombre dans le néant.
Une main inconnue se pose délicatement sur mon front.

©Vorador, 2014. Ne pas copier sans l'autorisation de l'auteur
Posté le 03 avril 2013 à 22:36 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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