Reb

11
« Quatre morts seulement le premier jour, et une grièvement blessée, qui ne devrait plus résister bien longtemps. C’est décevant, Joric ?
— Je ne pense pas, Caesar. Cela montre que nos tributs de cette année sont intelligents, et qu’ils ont compris que rester à proximité du phare serait du suicide, tant les paramètres à prendre en compte sont nombreux. Cela évite aussi qu’une troupe s’unisse et reste près du phare avec le reste des affaires et en prive les autres. On a certes eu peu de victimes cette première journée, et lors de la seconde, les choses se sont un peu posées, chacun cherchant ses repères, mais désormais, on peut s’attendre à du grand spectacle car nos tributs sont préparés et savent à quoi s’attendre !
— Hé bien, mon cher Joric, je vois qu’on a pensé à tout ! »
« Ha, voilà notre petite blonde qui se réveille. »
J’entrouvre les yeux. Il fait nuit. Les hautes cimes des arbres ondulent au vent loin au-dessus de ma tête.
« Ou devrais-je dire, petite rousse, vu la teinte actuelle de tes cheveux… »
Cette voix. Elle m’est inconnue. J’agite la tête pour reprendre mes esprits, essaye de me redresser. Il y a un jeune homme assis à mes côtés. Brun, une quinzaine d’années, des lunettes rondes sur le bout du nez, le regard perspicace.
« Salut, Alizée. »
C’est le remplaçant du district Sept. Rémi, si mes souvenirs sont bons. Il n’a aucune arme dans ses mains. Il ne faut pas être bien intelligent pour comprendre qu’il ne me veut pour le moment aucun mal.
Je me mets sur les coudes, inspecte ma blessure. Elle a visiblement été nettoyée et ne saigne plus du tout. Mais l’épaisse boursouflure des deux lèvres de la plaie, qui fait plus d’un doigt de long pour une bonne phalange d’épaisseur, n’est vraiment pas belle à voir. La tâche noire ne semble plus progresser, mais toute cette zone de mon ventre est encore dure et…
« Non, ne touche pas. Tu risques de l’infecter. »
Rémi a posé sa main sur la mienne pour retenir mon geste. Il l’a fait avec beaucoup de douceur et je porte sur lui un regard plus interrogateur que méfiant.
« C’est un coup de couteau, c’est cela ? Est-ce que c’est toujours douloureux ?
— Azurée.
— Pardon ?
— Mon nom, c’est Azurée, pas Alizée. Et tu ne peux pas savoir à quel point ça fait mal. Enfin, un peu moins maintenant, mais à un moment, la douleur était telle qu’elle me faisait tomber dans les pommes toutes les cinq secondes puis me réveiller aussitôt. Impossible d’y réchapper, consciemment ou inconsciemment.
— Excuse-moi d’avoir écorché ton joli prénom. J’essaye d’imaginer ce que tu as pu éprouver. Mais je n’en ai en fait pas la moindre idée car je n’ai jamais vécu cela. Quelle profondeur a la plaie ? »
Je regarde ma main, lui indique deux longueurs d’index.
« Le couteau faisait cette taille-là. Et il est entré en entier en moi.
— Ouah… Ça aurait pu te transpercer complètement. Une chance que tu sois encore en vie. »
Pendant que Rémi repasse un coup de chiffon humide sur ma plaie, j’inspecte les environs. On est toujours dans la forêt, non loin de la rivière, à en croire le brouhaha de ses remous incessants, bien qu’étouffé par la végétation luxuriante qui nous sépare d’elle. Il y a une petite tente construite entre deux arbres, plusieurs sacs y sont entreposés. Des armes, aussi. Une arbalète, une épée, une lance, quelques couteaux. Un véritable arsenal, mais aucune n’est recouverte de sang.
« Combien de temps suis-je restée inconsciente ?
— Disons trois heures. Désolé, je n’ai pas de montre.
— Tu m’as trouvée près de la rivière et ramenée ici ?
— Oui, avec Robb. »
Un ombre passe dans son dos, vient chercher quelque chose dans un sac, puis repart derrière la végétation.
« Qui c’est ? Vous êtes combien ici ?
— Le tribut du Dix. Et on est cinq en tout. »
Cette nouvelle m’inquiète. Comment ont réagi les autres en me voyant ? Quelqu’un a-t-il voulu me tuer ? Pourquoi ne l’ont-ils d’ailleurs pas fait ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
« Et donc, vous ne vous entretuez pas ? »
Après un faible soupir, il rabat délicatement un pan de mon chemisier sur mon ventre, redresse la tête et me tend un grand sourire, un peu triste. Son regard derrière ses lunettes rondes un peu crasseuses reflète tout un tas de choses. J’ai l’impression de me retrouver face à un petit génie en train de monter de multiples plans à la seconde, quand moi j’ai juste le temps de dire « ouf ».
« On s’est regroupé petit à petit. L’absence d’animosité qui nous animait nous a rapprochés. On s’est dit qu’il était inutile de se battre. Qu’on n’avait aucune raison d’écouter les règles, maintenant qu’on est ici.
— Mais il n’y aura qu’un survivant ! Vous attendez que quelqu’un vienne ici et vous exécute tous, sans que vous ne répliquiez ? C’est un suicide collectif, c’est ça ? »
Il rit. « Tu es marrante, toi ! Si quelqu’un vient et ne veut pas adhérer à notre philosophie, nous nous défendrons, crois-moi. Mais s’il veut nous rejoindre, nous l’accepterons avec plaisir. Si nous nous allions tous, que va-t-il se passer d’après toi ?
— Les Pacificateurs descendront pour tous vous massacrer.
— Ainsi c’est le Capitole qui nous tuera. Pas un pauvre tribut d’un autre district.
— Mais c’est de la rébellion !
— Appelle cela comme tu veux, qu’est-ce que cela change ? Nous sommes déjà condamnés à mort.
— Et as-tu pensé à tes proches ? Les Pacificateurs peuvent se rendre chez toi et leur faire du mal.
— Il est inutile de leur faire du mal et de ne pas m’en faire part, car cela n’aurait aucun impact sur moi. Autrement dit, si personne ne vient me dire qu’ils tiennent en joue mes parents et que je dois participer au Jeu, alors c’est qu’ils ne sont pas inquiétés. »
Je ne suis pas vraiment sûre du caractère infaillible de sa déduction. Je vois mal des Pacificateurs ou carrément l’organisateur descendre ici par hoverplane pour lui intimer de se battre avec les autres, sous peine de torturer ses parents. En fait, ils doivent déjà être interrogés en cet instant, pour expliquer pourquoi son éducation a à ce point échoué et s’ils sont aussi rebelles que leur fils. Mais je me garde bien de le lui dire.
« Et si l’un de vous finit par gagner ? je reprends, après un court silence. Tu crois que le Capitole lui pardonnerait ?
— Je ne sais pas, on verra bien ! Nous ne nous entretuerons pas, Azurée. Il n’y a que les forces de la nature qui pourront venir à bout de notre petit groupe. Nous nous entraiderons, tant que possible. Si à la fin, il n’en reste qu’un, il sera le vainqueur des Hunger Games, et crois-moi, il reviendra chez lui avec honneur, et non couvert de honte ; il pourra se vanter de dire qu’il aura gagné en aidant les autres jusqu’à leur mort, et non en les tuant. Et il n’y aura personne dans les districts pour le contredire. »
Je regarde ses prunelles pailletées de teintes claires – du vert sans doute – qui s’agitent derrière ses lunettes. Derrière lui, Robb s’est joint à la conversation. Il s’est assis un peu en retrait, et me regarde, silencieusement. Il est grand et fort, le regard droit. Il ne détourne pas les yeux et affronte les miens comme s’il cherchait à y déceler la moindre once de traitrise. Mais d’une, je n’ai jamais dit que je rejoignais leur groupe, de deux, je ne pense pas que je sois une menace pour lui. Il peut sans doute me casser en deux sans grand effort, et puis, il y a ma blessure.
« Comment as-tu fait pour survivre ? » finit-il par dire, d’une voix grave. Deux autres personnes se joignent à la conversation, d’abord une fille d’une petite quinzaine d’années, brune aux cheveux un peu ondulés, en bataille, avec même des feuilles accrochées dedans, et un garçon aux cheveux châtain, un peu malingre, les yeux fatigués, ayant sans doute un peu plus de seize ans.
Je m’emploie à rattacher les boutons de mon chemisier. Je n’ai pas vraiment envie que tout le monde me voie en sous-vêtements.
« Je me suis cachée sous un rocher, en plein milieu du désert. J’ai cuit le jour, j’ai gelé la nuit. Si tu veux savoir comment j’ai résisté à cette plaie, je n’en ai aucune idée. J’ai cru agoniser bien des fois, mais je finissais toujours par me réveiller.
— Tu n’étais pas belle à voir, quand on t’a récupérée, intervient Rémi, plus doucement que Robb. Tu empestais, tu étais couverte de sang et de vomissures, et ta plaie dégageait une odeur pestilentielle. Si tu cherchais un copain dans le coin, je te conseille de changer de parfum. »
Sa remarque me fait sourire, mais ce sont les rires des autres qui finissent par m’arracher un petit pouffement.
« Merci de t’être occupé de moi.
— C’est Natalia qui s’est chargée de ta toilette. Je ne me serais pas permis de le faire.
— Oh. Merci.
— En fait, si tu veux tout savoir, c’est parce que tu étais tout à fait repoussante que je ne t’ai approchée, ne t’imagine rien ! (il éclate de rire et je lui adresse un regard noir). Mais tu n’es pas sortie de l’auberge pour autant : la peau de ton visage a bien cramé ; tu es toute cramoisie, et ton bout de nez pèle déjà. Je te l’ai dit, tu n’as aucune chance avec moi. »
Et il m’adresse son grand sourire suffisant. Je lui rends le mien.
« Tu es une femme forte, dit-il enfin, plus sérieusement. Tes parents peuvent être fiers de toi.
— Mouais, je fais en retour. Tu as une bien trop grande estime de ma pauvre personne.
— Tu te sous-estimes. »
Je le regarde intensément, et je sens ses yeux se perdre dans l’azur de mes pupilles.
« Crois-moi, si je me suis pris ce coup de couteau, c’est parce que je n’ai rien fait pour l’en empêcher. Je voulais mourir le plus vite possible, et j’ai attendu que quelqu’un se charge de moi dès le début des Jeux. »
À l’entente de ces mots, Natalia, Robb et l’autre garçon se parent de grimaces choquées ou attristées.
« C’est bien toi qui a voulu te suicider avant l’entraînement, c’est ça ? dit Natalia.
— Oui, c’est elle, intervient Rémi sans détourner son regard intense du mien. Quand je t’ai vue ce soir-là à l’écran, tu semblais si pâle. Tu avais perdu beaucoup de sang, et mon entourage me disait qu’il faudrait sûrement que tu sois remplacée. Mais ils t’ont vite remis sur pied, on dirait.
— Ne me regardez pas comme si j’étais un monstre de foire, je leur lance, gênée. »
Sur ces mots, nauséeuse, je me recouche en grimaçant, ma blessure me relançant atrocement. « Dieu, comment peut-on survivre à ça ? » Mes yeux se ferment lentement pendant que j’entends, de manière fuyante, ces derniers mots, avant de m’assoupir : « laissons-la se reposer. Elle est exténuée ».
Quand je me réveille, le soleil est déjà haut dans le ciel et une chaleur suffocante envahit les sous-bois. Je suis en nage, le tissu de mon uniforme colle à ma peau, et j’ai du mal à respirer. Une fille – la cinquième membre du groupe – est assise sous la tente et me surveille. Elle doit avoir treize ou quatorze ans, et je crois bien qu’elle vient du district Neuf. Elle a les cheveux courts, rabattus en arrière, assez clairs, des grands yeux marron et un menton proéminent. Elle n’est pas moche, mais son air buté ne l’améliore pas.
Il doit toujours y avoir quelqu’un à mes côtés, à me regarder dormir de mon sommeil agité. Si ce petit groupe ne me fait pas confiance, c’est sans doute parce qu’il se doute que c’est réciproque.
« On a eu de la visite cette nuit ?
— À part toi, personne. »
Sa voix est un peu sèche, et je sens sa méfiance poindre à chacun de ses mots.
« Et vous avez déjà dû tuer quelqu’un ? »
Elle me fixe droit dans les yeux et sort, sur le même ton : « Robb a dû nous protéger il y a deux jours, en tuant le mec du Deux, le gars qui était petit mais avec des épaules de bucheron. Ça a été un coup de chance. Ce type était un Carrière, tu vois. Enfin, comme toi et ton pote, Stieg.
— Je ne suis pas une Carrière. Ce n’était pas assez évident pour toi ?
— Mouais, tu pourrais avoir monté tout cela pour tous nous berner. Et puis du district Un au district Cinq, c’est du pareil au même pour moi. Pas un pour racheter les autres. »
J’ai envie de lui mettre une claque. De lui dire que si je suis là aujourd’hui, c’est justement parce qu’aucun Carrière n’a daigné prendre ma place. De lui révéler que j’exècre autant cette population qu’elle, mais que chercher à les comprendre est aussi à la portée de tous. De lui parler de Stieg, avec ses frères qu’il faut nourrir et ses parents qui travaillent dans les centrales aussi durement que les siens, dans son district tout pourri.
« Et Stieg ? Vous avez eu des nouvelles de lui ?
— Heureusement non ! Ce type me fout la frousse, avec son air de statue et ses mains énormes. Vous alliez bien ensemble à la cérémonie d’ouverture : lui aussi grand, sombre et fort que toi tu étais petite, menue et rayonnante. Mais quand j’ai regardé en retransmission la parade, et que je vous ai analysés, tous les deux, je me suis dit que tu faisais sans doute plus peur que lui. »
Je baisse les yeux, un pincement au cœur me faisant remonter une larme jusqu’à l’œil. Il est si difficile de se faire des amis, si facile de perdre sa réputation. Et quoi qu’on puisse dire ou faire, il y a des choses qui restent marquées pour toujours, des idées qu’on n’arrivera jamais à retirer de la tête des gens.
Et en particulier le fait que je sois haïssable. Je ne sais pas pourquoi mes parents m’aiment tant, pourquoi Lindsey était si attachée à moi, pourquoi Ethan a voulu sortir avec moi. Les autres gens en général ne cherchent pas à s’intéresser à ma petite personne. Est-ce que cela prouve leur valeur ? Apprécier quelqu’un de méprisable comme moi, est-ce un acte de bravoure particulièrement louable ? Cela reviendrait à dire qu’au final, j’ai de la valeur. De la valeur au moins aux yeux de certaines personnes…
Mais Ethan est mort, Lindsey m’a abandonnée, et mes parents… peut-être que mes parents ne sont même plus en état de subvenir à leurs propres besoins, tellement ils avaient monté le bonheur de leur petite vie autour de moi et de ma réussite. Leur but a été soufflé, et le mien – survivre à ces Jeux – étiolé au point de n’être réduit qu’à faire plaisir, une fois de plus, à mes parents en leur ramenant leur fille bien aimée.
Ce n’est plus assez à mes yeux pour me donner du courage.
« Tu sais, reprend finalement la fille après tout ce silence, que s’il ne reste que lui et toi dans le Jeu, tu devras l’affronter ? Le tuer ? »
Je relève la tête et contemple sa hargne au fond de ses pupilles. Je crois que son compagnon de district a été tué le premier jour. Elle doit se sentir bien seule à présent.
« C’est lui qui me tuera, sans aucun doute, je finis par dire, d’une voix sans aucune animosité. Et il aura bien raison. Plein de gens attendent son retour. Pas moi.
— Oh tu vas me faire pleurer. Ne me dis pas que tu n’as pas d’amis ou de petit copain qui ne souhaite que ton retour !
— Mon petit copain est mort. Juste avant les Jeux. »
Ses yeux s’ouvrent en grand. Mais le regret de m’avoir blessée ne fait qu’un éclair dans son esprit.
« Il n’y a pas que toi qui as une vie de merde, elle lance, amer.
— Je sais, et j’essaye tant que possible d’éviter de me plaindre.
— Oui, c’est cela. Ce n’est pas comme si on n’avait pas vu tes petits caprices à longueur de journée sur tous les écrans, avant les Jeux. Mademoiselle fond en larmes à l’annonce de son nom, mademoiselle s’écroule dans les bras de ses parents, mademoiselle fait une tentative de suicide, mademoiselle se blesse à sa séance privée et écope d’un petit deux, etc. Quelle stratégie… honteuse ! »
Je ne sais pas pourquoi elle continue à me parler, celle-là. Elle semble m’abhorrer avec tellement de hargne qu’elle pourrait rompre le serment de son petit groupe et se ruer sur moi pour m’étrangler, là, tout de suite, juste pour assouvir ses pulsions de violence.
« On dirait que tu t’es vachement renseignée sur ma petite personne, je lui lance, avec un léger sourire mi-triste mi-amusé. On pourrait croire que tu as un petit faible pour moi. Mais t’inquiète, je ne dirai rien à personne ! »
Et sur ces mots, je m’efforce de me relever et la laisse plantée là, médusée. Je fais quelques pas entre les fougères, teste ma résistance à la douleur et le comportement de ma blessure face à ces maigres efforts. Je semble tenir sur mes pieds, mais j’ai faim et soif.
Je retourne vers la tente, et malgré les protestations de la fille aux cheveux courts, je m’empare de mon sac, bien visible grâce à ses multiples tâches de sang et ses lacérations. Je repars en direction de la rivière, la fille sur mes talons.
« Hey, où crois-tu aller, comme ça ? Pose ça tout de suite !
— Ce sac m’appartient.
— Laisse Liz’. Tu peux retourner surveiller le camp, merci. »
Rémi a débouché des fougères, sans un bruit, toujours aussi calme avec son léger sourire calculateur et ses lunettes perchées sur le bout de son nez.
« Tu nous quittes ?
— Je suis mieux seule.
— Tu as tort. Et tu n’es pas en état d’affronter tout ce qui se passe en dehors de notre petit camp.
— Tout ceci n’a pas grande importance…
— N’abandonne pas, Azurée. Si tu es encore vivante aujourd’hui, c’est bien parce que ton corps se bat contre la mort, non ? Ta blessure est profonde et très sévère. Si elle ne saigne plus en extérieur, peut-être continue-t-elle à le faire en toi. Tu n’as sûrement plus que quelques jours à vivre. Ton seul espoir est de gagner les Jeux au plus vite. Rejoins-nous, on est déjà cinq, notre coalition devrait terminer tout ceci bien vite…
— Qu’est-ce que tu as dit qu’on fera quand il ne restera plus que nous ? On se retrouvera seul face à la nature démente ? C’est étonnant que les organisateurs ne vous aient pas déjà envoyé toutes sortes d’horreurs pour vous déloger et vous diviser. Ça se jouera à la chance et à l’endurance. Vous m’aiderez peut-être tant que possible, mais je suis blessée, boiteuse, et affaiblie. Je serai toujours à la traîne. Je n’ai pas plus de chances de survivre en votre compagnie que seule dans l’arène, crois-moi. M’éloigner de vous me permettra même d’éviter tous les châtiments qui vous attendent. »
Il me regarde, sincèrement contrit. De toute évidence, il n’a rien à opposer à mes arguments.
« Tiens, fait-il finalement, me tendant un petit paquet. Des baies comestibles que j’ai cueillies ce matin. Tu en as plus besoin que moi. »
Je me permets de contempler un instant ses beaux yeux marron-vert de l’autre côté de ses verres crasseux. Rémi est peut-être un peu jeune pour moi, mais c’est un garçon mignon et attentionné. Son geste me fait chaud au cœur, et je récupère son présent avec reconnaissance.
« J’aurais volontiers accepté ta proposition si je n’avais pas été blessée. S’il te plaît, oublie-moi. »
Sur ces mots, je le quitte. Je prends la direction de la rivière, marche droit devant moi, tout en veillant à être la plus discrète possible. Mais une grande partie de mon attention est focalisée sur ma blessure, dont la douleur lancinante empêche mon esprit de faire le tri sur tout ce qui s’est passé ces dernières heures.
Ce n’est que plusieurs heures après, une fois que j’ai rejoint le cours de la rivière et longé son lit sur plusieurs centaines de mètres, que je finis par me laisser choir sur un rocher et accepter de verser quelques larmes. À présent loin du petit groupe de pacifistes, je me sens bien vulnérable. Pourtant, tout est calme dans la forêt, et je me demande si c’est l’arène qui est trop grande ou si c’est le nombre de participants qui s’est fortement réduit. À ce que j’en sais, au moins sept tributs sont morts : j’ai vu cinq cadavres près du phare, dont mon agresseur, un a été tué par Robb et un a été tué par une détonation, quand j’approchais de la forêt, hier soir. Mais rien ne dit que d’autres n’ont pas été tués pendant que j’étais inconsciente sous mon rocher. Et je n’ai demandé aucune information à Rémi, qui pourtant, aurait gentiment répondu à mes questions, sans aucun doute ! Sept morts en deux ou trois jours, c’est vraiment peu, si je compare cette performance à celle des précédents Jeux. Le coup du désert cuisant et de la cuvette de sable, finalement, ça a fait l’effet inverse qu’escompté, à savoir avoir un beau bain de sang en début de jeu. Heureusement, les téléspectateurs ont dû se délecter de mes longues heures de souffrance, à défaut de pouvoir sautiller de joie à la vue d’un jeune se faire embrocher par un autre… J’imagine bien tous ces gens qui ont parié sur ma mort en cinquième ou sixième position, jurer entre leurs mâchoires serrées : « allez, crève ! Mais crève bon sang ! Qui peut survivre à pareille blessure ? », et bouillir intérieurement quand ils découvrent finalement que d’autres tributs se font tuer entre temps et que je continue de résister.
Je me tourne vers ma caméra imaginaire.
« Mesdames, messieurs les parieurs, je dis tout fort, le timbre de ma voix un peu plus tremblotant que voulu, vous qui avez parié sur ma mort au tout début des Jeux, sachez que je suis vraiment désolée de vous avoir fait perdre autant d’argent. Vraiment. Oh, il faut dire, un petit deux à l’entraînement devait forcément se faire taillader en pièces dès les premières minutes de jeu… surtout quand il ne se défend pas. Mais c’est la vie. Vous, vous avez perdu plein d’argent, moi j’ai gagné quelques heures de vie. Et vous autres, qui avez parié sur une mort plus tardive, pourquoi pas en quinzième position, ou plus tard – on peut rêver ! – je souhaite vraiment, mais alors vraiment que vous perdiez aussi tout votre foutu fric ! »
Je doute que les organisateurs retransmettent mon petit speech, mais j’aurais peut-être réussi à arracher un sourire à un technicien. Je vois bien Organ Hetiss, l’administrateur des Jeux, avec sa barbe de spartiate, esquisser son caractéristique petit sourire en coin et réfléchir à ce qu’il pourrait m’envoyer dans les prochaines heures pour faire rabaisser mon caquet d’effrontée. Seulement voilà, je fais la forte à l’écran, mais en vérité, je suis de nouveau seule, terriblement seule. Et très vulnérable.
Certes je suis en alerte, prête à fuir et à me cacher au moindre bruit suspect, et j’ai un peu de nourriture, donc de quoi tenir dans un petit trou pendant un jour ou deux. Mais toujours pas d’armes, à part le rasoir et le briquet que j’ai trouvés au fond du sac… De toute façon, je ne saurais quoi en faire. En quittant ce petit groupe, je me suis également dérobée à cette question fatidique : est-ce que je veux tuer les autres pour gagner, ou est-ce que je trouve un autre moyen de m’en sortir ?
Et je n’ai pas, mais alors pas du tout, envie de trouver une réponse.
Que dois-je faire à présent ? Rester dans la forêt ? Retourner sous ma pierre dans le désert ? Partir à l’exploration du reste de l’arène ? Je ne sais pas, je ne sais pas.
Le goût du sang envahit ma bouche. Je me suis mordillée la lèvre inférieure jusqu’à l’inciser. Dieu, je suis dans un jeu avec un but tout simple et particulièrement brutal, et moi, je ne sais pas quoi faire. C’est tellement éloigné de toutes mes préoccupations antérieures, que mon cerveau, qui marche au ralenti depuis que j’ai grillé au soleil, ne semble pas arriver à faire marcher les rouages simples de survie qui anime tout être humain.
Trop de choses se bousculent dans ma tête. Je suis fatiguée et lasse. J’ai envie de me redresser et de respirer à pleins poumons ; j’ai envie d’avoir l’esprit léger, dégagé de ces perpétuels tourments que sont la douleur lancinante de ma blessure et l’écoute des moindres bruits de la forêt.
Une détonation.
Pas très loin sur ma droite. Ça a fait fuir les oiseaux dans la canopée. C’était le même coup de feu que j’ai entendu hier.
Attentive, le cœur battant, j’attends un éventuel coup de canon qui annoncerait la mort de quelqu’un, mais rien ne vient à part une seconde détonation qui me fait sursauter. Encore plus proche.
Je me redresse, range en hâte mes petites affaires dans mon sac, les tempes brûlantes. Pourquoi faut-il que ça tombe sur moi ? Laissez-moi, laissez-moi, laissez-moi. J’ai déjà bien assez souffert comme ça.
Un autre coup. Ça se rapproche encore. Comment puis-je manquer à ce point de chance ? La forêt est grande, mais il faut que l’action vienne vers moi, forcément.
Faisant passer mon sac sur l’épaule, je m’emploie à emprunter une trajectoire perpendiculaire à celle des coups de feu.
« Mais… Azurée ? »
Je sursaute à l’entente de cette voix rauque et essoufflée. Quelqu’un sort des fourrés sur ma droite, une énorme masse se battant avec les fougères et les ronces, en nage, l’œil hagard.
Stieg.
Le sourire qui se dessine sur mon visage doit être tellement large qu’il peut faire chavirer tous les hommes de la terre.
Je manque de m’effondrer sur place, les larmes aux yeux. Stieg est là, je n’ai plus à m’en faire. Tout va bien se passer !
Stieg accourt vers moi, me prend le bras et me secoue comme un pommier.
« Azurée, mais bon sang qu’est-ce que tu fais là ?
— Mais… je… »
Stieg regarde en arrière, visiblement terrifié.
« Comment m’as-tu retrouvée ? fais-je enfin, ayant retrouvé ma voix.
— Plus tard ! »
Il me traîne derrière lui en courant. Je hurle.
« Stieg ! Attends ! Je suis blessée ! »
Il ne prend pas la peine de se retourner. Sa main est moite mais retient mon petit poignet si fermement que je ne peux faire autrement que de le suivre. Je ne comprends pas son comportement.
Stieg regarde constamment à gauche et à droite, en arrière. Il est essoufflé et n’arrive plus à courir. Nous tombons sur la petite rivière. Je le sens soudainement perdu ; ses épaules s’affaissent. Il est décontenancé.
« Stieg… »
Il me lâche enfin, je m’écroule presque. Avoir été tirée par le bras a ravivé tout mon côté droit qui pulse horriblement. Les larmes jaillissent de mes yeux sans que je puisse les retenir. La douleur est épouvantable.
Soudain, sa grosse poigne enserre mon épaule et me force à lui faire face.
« Azurée ! On n’a pas le temps ! Vite, fous-toi à poil et fais semblant de te baigner dans la rivière !
— Quoi ?
— Ça va le décontenancer, c’est un vrai pervers, crois-moi !
— Mais qui ?
— Mais le taré avec le flingue, voyons ! Tu n’as pas entendu les coups de feu ? Il me poursuit depuis des heures ! Il sera là d’un instant à l’autre ! »
Stieg inspecte le bosquet épais à côté de la berge, sort un gros couteau de derrière son pantalon, se retourne pour voir si l’autre gars n’est pas arrivé.
« Allez, mais dépêche-toi !
— Je fais ce que je peux mais je tiens à te signaler que j’ai un trou de douze centimètres dans le ventre ! Ha ! »
Stieg enlève ma veste avec force et brusquerie. Je gémis de douleur. Il tire ensuite sur mon pantalon et me pousse vers la rivière. Des dizaines de cameras doivent s’emparer de ce moment avec une joie non dissimulée. Je suis en sous-vêtements dans une eau particulièrement froide, en train de grelotter, à la merci de millions de regards voraces, mais sûrement un peu dégoûtés de tomber sur ma vilaine blessure et l’étendue noire putréfiée qui s’étend sur la moitié de mon abdomen.
Stieg lui-même regarde cela avec de grands yeux exorbités, avant de se reprendre et de se ruer dans le bosquet. Depuis sa cachette, il me susurre : « Sois convaincante, aguiche-le, et je lui saute dessus dès qu’il est assez proche !
— Mais il va me tirer dessus !
— Raison de plus pour te donner à fond ! »
Comment puis-je être attirante avec cette blessure ? Mais c’est le cadet de mes soucis, car déjà les fourrés en face de moi se mettent à s’agiter, et des hautes fougères surgit un gars assez solidement bâti, aux gestes violents, une machette dans une main, une étrange arme en céramique dans l’autre. Le tribut du district Quatre. La fureur se dégage de ses yeux quand il tombe sur la petite clairière et qu’il me voit en train de patauger dans l’eau.
Il s’arrête un instant, décontenancé, avant de lever son arme vers moi. C’est la fin, je vais crever en petite tenue sous le regard de millions d’yeux avides de sang.
Mais le Carrière décide de se rapprocher, intrigué, l’arme toujours orientée vers un point entre mes yeux. Mes bras, fermement agrippés l’un à l’autre pour couvrir ma poitrine, retombent mollement le long de mon corps. L’extrême terreur qui m’anime m’empêche de réfléchir à quoi que ce soit. Mon cœur rate un battement sur deux, mes tempes pulsent et j’ai l’impression que mon cerveau va jaillir de mes yeux.
Le garçon, peut-être un peu plus jeune que moi, esquisse un sourire en s’emparant de ma chemise du bout de sa machette et en la remontant au niveau de son nez pour la humer.
« Alors, on fait trempette ? Ouh, tu en as bien besoin, tes habits, ils cocottent vachement ! »
Il me regarde de ses yeux avides, sa poitrine se soulevant et se rabaissant au rythme de sa respiration rapide – courir après Stieg ne doit pas être une mince affaire ! Moi j’ai mes yeux rivés sur son étrange arme. Alors comme ça, on trouve ces armes à feu dans les Jeux, à présent ? C’est bien la première fois que je vois ça. Pendant un temps, il me prend l’envie d’espérer qu’elle pourra m’arracher la tête d’un coup, et que je ne sentirai rien.
Contre toute attente, le Carrière baisse finalement son arme, occupé à me détailler des pieds à la tête.
C’est à ce moment-là que choisit Stieg pour sortir de sa cachette et se ruer sur lui, le couteau brandi.
Je hurle comme une gamine en détresse. Malgré l’effet de surprise, le Carrière s’est retourné à temps ; les deux hommes se débattent, cherchant mutuellement à taillader l’autre avec leur arme blanche. Soudain, ils tombent et roulent jusqu’à la rivière.
Oubliant toute douleur, je cours me réfugier sur la rive et contemple, médusée, Stieg et ce Carrière dément se battre à mort. Les éclaboussures accompagnent chacun de leurs mouvements, et il m’est impossible de savoir qui prend le dessus sur l’autre. Et si c’était le garçon du Quatre qui gagnait ? Que ferait-il ensuite de moi ? Et Stieg, comment puis-je l’aider ?
Réfléchis, réfléchis, réfléchis !
Les deux hommes continuent à se battre dans l’eau froide sans sembler se fatiguer. C’est leur vie qui est en jeu. Il n’est pas temps de se lamenter. Se lamenter comme je le fais présentement, les poings enserrant mes cheveux jusqu’à les arracher, et sautillant sans savoir quoi faire.
Les deux garçons ont chacun perdu leurs armes et se battent à coups de poings. Je cherche des yeux les deux lames qui pourraient se trouver sur la berge. Ou peut-être bien dans l’eau, à leurs pieds.
Stieg chute soudainement ; l’autre lui tombe dessus et le rue de coups. Il va le noyer !
Je tremble de tous mes membres en me rapprochant de ce combat acharné. Si je ne viens pas en aide à Stieg, il va mourir. Et moi juste après.
Mes doigts tremblants tâtonnent le sol sans que mes yeux ne réussissent à se détacher de l’amoncellement de membres qui se débattent dans l’eau.
Ils finissent par entrer contact avec l’étrange céramique froide et rugueuse.
Lentement, éprise de spasmes qui me font hoqueter sans arrêt, je redresse l’arme et vise le cœur de la bataille. Je ne cherche pas à savoir si je sais comment l’utiliser ou pas. Il y a une gâchette, une détente. Je vise et j’appuie dessus.
Un bruit assourdissant. Un choc qui se répercute le long de mes bras.
Je ne sais pas quoi faire. Non, je ne sais plus. Plus rien. Je tremble tellement.
Alors je tire encore et encore.
Jusqu’à ce que plus rien ne bouge.

©Vorador, 2014. Ne pas copier sans l'autorisation de l'auteur
Posté le 03 avril 2013 à 22:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Nouveau commentaire