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« Mesdames et messieurs, en ce début de matinée, nous recevons les mentors des tributs du district Cinq. Pour rappel, Stieg Engelsson est mort hier après avoir éliminé deux tributs, les garçons du Trois et du Neuf. Quant à la fille, Azurée Lockheed, elle résiste toujours à sa blessure, causée par le tribut du Trois, et en est à deux victimes, elle aussi : Slaine Turdwood et Stieg, son propre compagnon ! Éric, vous qui avez gagné les Jeux il y a douze ans, que pensez-vous du geste d’Azurée ? Folie sanguinaire ? Déterminisme absolu ?
— C’est… c’est un coup tragique pour notre équipe, Caesar, je ne vous le cache pas. On a tous été très choqués par l’acte d’Azurée, hier, et avons beaucoup de mal à comprendre ce qu’il s’est passé. Personnellement… j’aime à croire qu’elle n’est pas pleinement responsable de ses actes.
— Vous pensez que ce n’était pas voulu ? Comment tout ceci aurait-il pu être évité ?
— De toute évidence, il a manqué un soutien psychologique à Azurée… Je… Nous… nous avons beaucoup de mal à lui pardonner son geste, d’autant plus que nous misions fortement sur Stieg qui, comme vous le savez, avait une famille nombreuse à nourrir, aux revenus très modestes. Mais Azurée… elle a toujours été faible, vous comprenez. Rien n’a pu la préparer à ce qui allait se passer dans les Jeux, et je porte moi-même une très forte responsabilité dans cette affaire. Azurée aurait dû mieux être préparée d’un point de vue psychologique. Sur place, elle a perdu tous ses moyens. Ce n’est pas la première, et ce ne sera sans doute pas la dernière…
— Merci pour votre franchise, Éric. Azurée et Stieg s’entendaient-ils bien ? À ce qu’il paraît, un de vos coéquipiers aurait dû quitter son poste avant le début des Jeux… Est-ce lié à cette affaire ?
— En effet, Jonathan est hélas trop souffrant pour pouvoir s’occuper de nos tributs et a préféré déclarer forfait. Ceci n’a rien à voir avec cette histoire, et croyez-moi, il n’y avait aucune tension dans notre équipe. June et moi continuons de suivre et de soutenir notre second tribut.
— Je vois. June, vous êtes une femme, et vainqueur des Jeux il y a huit ans. Les statistiques montrent que six hommes gagnent pour seulement une femme. Les Jeux vous semblent-ils inéquitables ? Azurée en est-elle un bon exemple ?
— Hé bien… comment dire… ce propos me paraît parfaitement… misogyne, pardonnez-moi Caesar. Les femmes peuvent aussi bien se défendre que les hommes, et si, en général, leur force physique n’égale pas celle des hommes, au moins peuvent-elles se servir d’une arme et de leur tête aussi bien qu’eux. Nombre de sessions ont fait appel à la bonne jugeote et aux instincts de survie des tributs. Les femmes en sont autant pourvus que les hommes.
— Et en ce qui concerne Azurée ? Lui pardonnez-vous sa faiblesse ?
— Elle est incapable de tenir une situation de stress. Elle nous l’a montré à plusieurs reprises. Ce qu’elle a fait à Stieg, à notre équipe, à son district… ça paraît impardonnable…
— Et en votre for intérieur ?
— Moi, je lui pardonne tout. »
Je pleure depuis deux heures, en tenant fermement le petit bout de papier contre mon cœur, et en me balançant sans cesse d’avant en arrière.
La nuit épaisse dans laquelle j’évolue depuis la mort d’Ethan vient d’être transpercée par un rayon de soleil inattendu. Je ne m’attendais pas à ce que cette soudaine révélation me fasse autant de bien. Il y a un futur qui s’ouvre à moi, certes encore parsemé d’embuches, mais bien réel, là, devant moi. Une route toute droite, bien balisée. Je peux survivre.
Jusqu’à présent, des pensées antagonistes s’entrechoquaient dans ma tête : devais-je vivre pour faire honneur à Stieg et pour que son sacrifice ne soit pas vain ? Ou devais-je mourir au plus vite pour qu’on m’oublie ?
Mais ce matin, les choses sont différentes. Je peux vivre pour Ethan. Et ça change tout.
Je suis en bas de mon promontoire rocheux quand je m’arrête net et me raidis : et si Ethan ne voulait plus de moi ? Et s’il avait alerté la police, prétextant que je l’avais jeté du toit ? Le problème, c’est que je ne parviens pas à trouver qui a pu m’envoyer ce bout de papier. Quel Capitolien a pu être mis au courant de cette histoire ? Qui serait suffisamment sadique pour m’envoyer cette nouvelle plutôt qu’un médicament ?
Il y a une petite voix dans ma tête qui me susurre de ne pas croire en ce mot. Qu’il ne doit avoir pour but que de me faire sortir de ma cachette pour aller tuer les autres.
Et en plus, ça marche.
Hier soir encore, je pensais rester là-haut jusqu’à ce qu’on vienne m’éliminer. Et là, je m’étonne à me retrouver en plein territoire dangereux, l’arme au poing, prête à tirer sur tout ce qui pourrait me sauter dessus.
Prête à me dire que finalement, je mérite de vivre. Parce que je n’ai pas tué Ethan. Parce que je n’ai tué personne, au final.
Puis je me reprends. Car en fait, depuis hier, j’ai vraiment tué deux hommes.
Tout se mélange dans ma tête. Je ne pensais pas être aussi sotte que cela. Je n’arrive plus du tout à penser, à distinguer le bien du mal, ce que je mérite et ne mérite pas d’obtenir.
Tout cela est peut-être bien égal. Car ici, dans les Jeux, il n’y a plus rien de normal, plus rien de moral. Ici, c’est comme la terre la plus sauvage ou les plus sauvages des animaux se battent pour obtenir leur nourriture. Je cherche un sens à ma vie et à mes gestes là où il n’y a rien à trouver. Plus rien à trouver, non.
Car c’est trop tard.
Je secoue vigoureusement la tête. Puisqu’il n’est plus utile de réfléchir sur quoi que ce soit, autant garder une seule chose à l’esprit : si je gagne, je retrouve Ethan. Point.
Je décide de marcher droit devant moi jusqu’à atteindre la lisière. Voir le monde, découvrir le reste de l’arène, ça me tente bien. Et puis je n’ai pas du tout envie de me retrouver face au groupe de Rémi, et devoir l’affronter. Et le tuer. Quelqu’un d’autre le fera à ma place. Tôt ou tard.
Il y a tout un tas de choses qui gigotent dans l’ombre de la canopée. Sous les frondaisons des fougères arborescentes. Des grosses bêtes, agressives ou non, je ne sais pas. Chaque fois que j’entends un bruit, je pointe mon pistolet et attends, tremblante, que quelque chose sorte de la végétation.
J’ai vu ce que cette arme peut faire. Mon dieu… les corps de ce type et de Stieg… Je ne les ai aperçus que du coin de l’œil, mais ils avaient des trous énormes… Gros comme le poing.
Avec cette arme, je n’ai pas besoin de savoir viser. Si quelqu’un se jette sur moi, à moins de cinq mètres, je l’ai sans problème. Ce qui me rend quasiment invulnérable en terrain dégagé, si je reste vigilante.
C’est pourquoi j’ai décidé de quitter la forêt.
Quelques oiseaux chantent loin au-dessus de ma tête, dans les hautes branches. Des rongeurs se faufilent entre mes jambes et manquent de me faire tomber. La forêt est pleine de vie. Je ne m’en étais pas vraiment rendue compte. Je tente de bien analyser chaque bruit pour savoir s’il provient d’un animal inoffensif ou de quelque chose de plus… nocif. Cela ne m’étonnerait pas que les organisateurs des Jeux aient introduit dans cette forêt des bestioles prêtes à nous manger. Ce sont les Jeux de la Faim, après tout.
Il me faut plusieurs longues heures pour atteindre la lisière, et il doit être bien plus de midi quand j’aperçois la dernière ligne d’arbres clairsemée. Ce qui m’embête, c’est que je n’ai aperçu personne dans cette forêt aujourd’hui. Où sont les autres tributs ? Ils passent leur temps à cramer dans le désert ?
Il n’y a peut-être que moi qui souffre sous ce soleil cuisant.
Mais quand j’émerge enfin de la forêt, ce n’est pas pour tomber sur les grandes étendues sableuses et brûlantes, mais sur un paysage désolé de roches coupées au couteau, écrasé sous un ciel chargé de nuages poussiéreux occultant une bonne partie de la lumière.
Le désert et le phare doivent se trouver beaucoup plus loin sur ma gauche. Le dédale de roches qui s’étend devant moi semble tout aussi menaçant, mais certainement moins chaud. L’endroit parfait pour commencer mes investigations.
Prudemment, je mets un pas devant l’autre, et sors de sous la végétation. Le vent s’engouffre entre les affleurements de roches coupantes, véhiculant une certaine odeur de soufre. Tout est gris et rouge ici. La lumière terne peine à filtrer à travers l’épaisse masse de poussières en suspension. La visibilité est plutôt mauvaise, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour moi.
Je reste la plus vigilante possible. C’est sûrement un coin parfait pour s’arrêter et souffler un peu. Je peux m’attendre à tomber sur un tribut d’un instant à l’autre.
Mécaniquement, dans ma tête, je fais le décompte des tributs éliminés. Quatre ou cinq morts dans le désert, au moins un mort le lendemain (le coup de feu que j’ai entendu), un tué par Robb, et Stieg et le tribut au pistolet… Ça fait entre huit et neuf. Sans compter toutes les morts pendant ma période d’inconscience. J’essaye de me remémorer les anciennes sessions des Jeux. Je regrette de les avoir suivies avec si peu d’attention… Au bout de quatre à cinq jours de jeu, en général, plus de la moitié des tributs sont morts. Ce qui voudrait dire que j’ai raté entre trois et quatre morts. Ça fait beaucoup.
Bon, admettons que nous ne sommes plus que douze. Dans l’équipe de Rémi, ils sont cinq. Ça veut dire qu’il reste six personnes à trouver.
C’est peu, au final. Pour un si grand espace. Je m’en rends compte quand la nuit commence à tomber. J’ai erré dans ce territoire rocheux tout le reste de la journée. Je tousse de plus en plus, à force de respirer ces poussières. Demain, je quitte cet endroit désolé pour découvrir ce qui se cache de l’autre côté. En espérant savoir encore d’où je viens et quelle distance j’ai parcourue dans ce labyrinthe. Je ne suis plus vraiment sûre de moi, tout à coup.
J’attends que la nuit soit noire pour m’arrêter et me blottir sous un grand disque incliné, une sorte de gigantesque arête de roche qui jaillit de la terre comme si elle en avait été expulsée. Je me recouvre de mes sacs alors que le froid commence à m’engourdir.
J’ai marché toute la journée, et ma blessure a tenu bon. Je suis forte. Je peux continuer.
Je n’ose pas inspecter ma blessure, ce soir. Je ne veux pas allumer ma lampe de poche pour ne pas attirer qui que ce soit. Et puis je ne veux pas savoir, c’est tout. Ma blessure, je la sens toujours, sans arrêt. Mais je crois que j’ai fini par supporter la douleur omniprésente.
Avant que le sommeil ne m’emporte, je mange les dernières baies que m’a offertes Rémi. Elles sont délicieuses. Puis, dans l’ombre qui s’installe, je me recroqueville et ne bouge plus.
 
Un hurlement. Je sursaute. C’était assez près d’ici.
Il fait encore nuit noire.
J’ai terriblement mal au ventre. Ma blessure pulse ; c’est sûrement dû à tous mes efforts de la veille.
Le hurlement se reproduit.
Il n’a rien d’humain.
C’est plutôt un grognement avec des notes sifflées. Je ne sais pas ce qui peut produire un tel son. Et pourquoi ça crie, là, en pleine nuit.
Mes doigts crispés sur le manche du pistolet, je cherche à combattre l’obscurité de mon regard encore entrecoupé de mes multiples battements de paupières à cause de ce réveil en sursaut.
Je sens des pas lourds s’abattre sur le sol rocailleux.
La bête a l’air d’être énorme et lourde. Elle se trouve sur ma droite. Sûrement à une vingtaine de pas.
Est-ce qu’elle a du flair ? Je pue la transpiration, le sang, l’urine. L’humain, quoi.
Elle va venir, c’est sûr.
Je passe mes trois sacs sur l’épaule, me redresse, quitte ma petite cachette à reculons, le pistolet toujours braqué sur la nuit noire.
Pourquoi une bête en pleine chasse prendrait-elle le soin de crier et d’indiquer ainsi sa position ?
Elle ne me chasse peut-être pas, moi. Peut-être que quelqu’un d’autre est dans le coin.
Le cri retentit à nouveau. Les pas s’accélèrent !
La bête charge ! Vient-elle dans ma direction ?
Je cours dans le sens opposé aux bruits, trébuche sur les roches coupantes, m’érafle les jambes et les bras sur les arêtes saillantes, me concentre à fond pour éviter de m’embrocher sur un pic ou de tomber dans un ravin. La bête est derrière moi. Elle continue de courir.
Je crois qu’elle a changé de proie et que je suis plus appétissante que l’autre.
Ce n’est pas possible, une telle bête. Je n’ai pas envie de finir dévorée ! Ça non !
Je cours à grandes enjambées, me retournant fréquemment pour pointer le pistolet derrière moi, mais ne vois toujours rien sortir de la nuit. Je décide finalement d’allumer la lampe de poche que j’avais accrochée à ma ceinture. Je balaie du faisceau la nuit autour de moi. La bête est lourde, ça se sent. Elle court mais semble avoir du mal à évoluer entre les rochers.
Je laisse le faisceau pointé vers le sol pendant que je cours, afin d’éviter de trop marquer ma position. Est-ce que je vais finir par arriver à la semer ?
Je cours encore pendant plusieurs minutes avant d’en être bien sûre. La bestiole s’est arrêtée. Je ne l’entends plus du tout. Ni crier, ni marcher. Je m’arrête contre le flanc d’une ancienne faille pour reprendre mon souffle. Mes jambes ne me portent plus, et maintenant que la pression retombe, c’est la douleur à mon ventre qui explose jusque dans ma tête. Je m’effondre en pleurant. Les larmes m’empêchent de bien discerner l’environnement qui m’entoure et je les chasse d’un revers de la main. Ne pleure pas ! Ce n’est pas le moment, pauvre pleurnicharde !
Le temps passe, mais plus rien ne se passe. Je ne parviens pas à me rendormir et je passe le reste de la nuit à tourner la tête d’un côté à l’autre.
Le matin s’annonce à peine quand un nouveau hurlement retentit. Le même animal.
Tremblante de tous mes membres, je ramasse une fois de plus mes affaires et me remets en marche, grimaçant à chacun de mes pas. Ma blessure me lance tellement !
Je ne peux plus courir. Je titube et claudique sur ma jambe gauche. J’hésite à abandonner un ou deux sacs ici, car ils me semblent à présent si lourds sur mes épaules.
La bête recommence sa charge folle.
Oh non…
Je me retourne. Je la vois. Derrière les rochers.
Un lézard géant. Il doit faire dans les quatre mètres de haut. Une bouche énorme pleine de dents pointues. Il court sur deux pattes, la gueule en avant.
J’hurle.
Je me remets à courir du mieux que je peux. Les hurlements de la bête résonnent dans mes oreilles. J’ai l’impression qu’elle est juste derrière moi !
Soudain, il me vient à l’esprit que je n’ai nulle raison de ne pas tirer. La détonation de l’arme ne sera pas plus forte que les cris de la bête.
Je me retourne, me campe sur mes deux jambes, tiens l’arme à deux mains, vise.
La bête émerge entre deux rochers. Elle n’est plus qu’à trois enjambées de moi. Sa peau écailleuse, d’un rouge teinté de vert, luit sous les premiers rayons du soleil qui peine à percer les nuages.
La bête charge.
La détonation se répercute le long de mes bras.
Le bruit est bien plus assourdissant que les cris de la bête.
Tant pis.
Devant moi, la bête s’effondre. Elle glisse presque jusqu’à mes pieds. À la place de sa mâchoire inférieure, une grosse masse de chair disloquée.
Le lézard ne bouge plus.
Mes jambes glissent et je rejoins le sol en tremblant.
Cette bête sortie tout droit des livres d’histoire voulait me croquer toute crue. On dirait… comment ça s’appelait déjà ? Un dinosaure ? Les organisateurs des Jeux seraient-ils si vicieux qu’ils iraient chercher aussi loin dans leur imagination pour créer de telles bêtes ?
« Oh, regardez ce que j’ai fait de votre bestiole, je sors, avec un air de défi. Elle va fonctionner beaucoup moins bien, à présent. »
Je me surprends à sourire. Je me sens étonnamment bien. Je viens de vaincre quelque chose. C’est peut-être la première fois de ma vie.
Et ce n’est pas n’importe quoi. C’est un di-no-saure. Je peux être fière de moi.
Un bruit, derrière moi.
Je me retourne.
La gueule pleine de dents et de bave dégoulinante est à un doigt de mon bout de nez.
Je n’ai pas le temps de hurler avant qu’elle fonde sur moi. Et quand je suis ballotée dans les airs, je n’hurle pas non plus, trop étonnée de m’être fait happée ainsi sans avoir entendu le moindre bruit.
La bestiole me lâche soudainement ; je suis projetée contre un gros rocher et m’y cogne durement la tête. D’abord sonnée, je me rends compte que je suis indemne. Le dinosaure en face de moi, plus petit et plus teigneux que le précédent, se débat avec un de mes sacs resté bloqué entre ses dents. J’ai eu de la chance qu’il m’ait attrapée par mes sacs !
Une fois dégagé, il est perturbé par la masse inerte du gros lézard mort à côté. Il le renifle, m’oublie un instant, hésite à croquer dedans.
C’est le moment de se relever. Je cherche des yeux le pistolet que j’ai lâché pendant mon envol, mais ne le trouve pas. Oh non, où peut-il être ?
Je recule lentement, longeant les roches coupantes, ne lâchant des yeux la bête, qui se débat avec les tendons du cadavre, que pour chercher le pistolet.
Je finis par tomber dessus. Quelle chance ! Il est à deux mètres de moi, mais il faut que je m’éloigne de la roche et que je m’approche du dinosaure. Est-ce que cela vaut le coup ?
Sûrement, oui. Sans lui, je ne suis plus rien. Je ne sais pas encore ce que j’ai perdu dans le sac que j’ai abandonné au lézard, mais c’est peut-être celui où j’ai mis toutes les autres armes que j’ai récupérées.
Sans un bruit, je m’approche. Je tends la main vers le pistolet. Il n’est plus qu’à un pas de moi. Je peux y arriver. La bestiole semble énervée par l’odeur du sang. Elle ne me sentira pas m’approcher. Non, elle est bien trop occupée. Je peux y arriver. Je suis tout près. Mes doigts effleurent la céramique particulière de l’arme, ils glissent dessus. Il faut que je me rapproche encore un tout petit peu, un tout petit…
La bête relève la tête et se tourne vers moi.
Oh non…
Elle se rue sur moi.
Je m’empare du pistolet, tire dans sa direction, la rate, tire à nouveau et la rate une nouvelle fois. La bête s’arrête un instant, intriguée par les détonations tonitruantes, ce qui me laisse le temps de prendre mes jambes à mon cou.
Une fois de plus, je cours à toute vitesse, sans prendre soin de ma blessure, sentant la cicatrice se tendre et se compresser au rythme de mes enjambées désespérées, et la chaleur s’y dégager et se répandre le long du tissu de ma veste.
La bête court après moi. Je tire plusieurs salves en arrière, sans me retourner, juste pour l’effrayer, sans espérer la toucher. Elle est bien plus rapide et agile que la précédente. Je n’arriverai jamais à l’avoir ou la semer. Pourquoi me court-elle après ? Elle a tout un tas de viande encore fumante qui l’attend là-bas !
« Va-t-en ! Mais va-t-en ! Tu as assez de nourriture comme ça ! »
Soudain, je me cogne contre une masse molle elle aussi en mouvement. Nous tombons toutes les deux à la renverse.
Une fille d’une quinzaine d’années, à la carrure assez forte. La tribut du Deux, je crois. D’abord déboussolée, elle me lance un regard empli de haine.
« Ha je t’ai trouvée ! elle sort, entre deux souffles rauques. Tu vas me passer cette…
— Cours ! je lui lance. Cours ! »
Et avant qu’elle ait le temps de me réponde, je me relève et continue ma course folle. La fille cherche à me faire un crochet du pied, jusqu’à ce qu’elle se rende compte de ce qui me poursuit. Moi je continue à courir et à courir, mais je sais qu’elle est encore assise sur ses fesses à regarder bêtement le dinosaure quand celui-ci lui enfonce ses crocs dans la gorge.
Les hurlements de la fille résonnent dans ma tête pendant de longues minutes, alors que je continue à courir comme une dératée. Ce n’est que bien longtemps après que je me rends compte que je ne suis pas la seule à fuir ce carnage : un garçon court dans la même direction que moi, à une dizaine de pas sur ma gauche. Le tribut du Six, si mes souvenirs sont bons. Je le trouvais mauvais et sadique, quand nous attendions en silence de passer nos séances privées.
Tout en continuant à courir, nous nous regardons. Cela semble durer une éternité. Son air dur est émaillé par l’effort qu’il procure. De son côté, il doit contempler une échevelée particulièrement sale en train de boiter pour sauver sa peau.
Je finis par m’arrêter. La bête ne me suit pas. Le garçon s’arrête aussi. Il amorce un pas dans ma direction.
Je tends les bras et le vise. Il s’arrête.
Je ne sais pas pourquoi je ne tire pas. Ce type veut ma peau. Il me dévisage, un peu de rage se mêlant à la méchanceté de son regard. « La prochaine fois, la blonde. Et attends-toi à souffrir. »
Il ne peut pas m’approcher, et il semble le savoir. Subitement, il s’échappe de mon champ de vision et disparaît entre les rochers.
Bon dieu, pourquoi je n’ai pas tiré ? J’ai eu tout le temps de le faire, et à cette distance, je ne l’aurais pas loupé…
Pestant de rage, je cherche un endroit où je pourrais me reposer au calme. Il me faut attendre de longues minutes avant de pouvoir reprendre mon souffle et parvenir à me relever du petit creux entre les rochers où je me suis cachée. Ni le garçon ni les lézards ne sont venus me chercher.
J’ère entre les défilés de roches ternes sur lesquelles aucune végétation ne pousse, en crachant mes poumons à chaque toux rauque qui me prend les tripes et ravive ma blessure.
Il faut me rendre à l’évidence, je suis complètement perdue. J’ai couru dans tous les sens pour éviter ces bestioles.
Je pense que je devrais suivre les pas du garçon. C’est en sachant précisément où il se trouve que je pourrais le mieux éviter ses éventuelles attaques sournoises. Je crois qu’il doit être un des plus dangereux survivants.
Je retrouve facilement ses traces dans la poussière et les suis pendant plus d’une heure, avant de me rendre compte que le terrain est de moins en moins accidenté et que je quitte cette région désolée et pleine d’animaux terrifiants. Malgré la purée de pois qui m’enveloppe, je crois distinguer la végétation luxuriante de la jungle, à une centaine de pas sur ma droite. Je pourrais m’y abriter pour la nuit. Je n’ai pas du tout envie de repasser une nuit au milieu des dinosaures. Non merci.
Soucieuse, je cherche du regard un éventuel adversaire. Le garçon du Six n’est pas en vue. Il a dû rejoindre la jungle. Ce n’est peut-être pas prudent de s’y rendre. Mais je suis exténuée et ma blessure a besoin de se recicatriser. Je sens que l’adrénaline est retombée, et je n’aspire qu’à un peu de calme après toute cette agitation.
Avec attention, je parcours les derniers pas qui me séparent de la forêt. J’essaye d’être silencieuse et assez rapide ; il ne serait pas judicieux de se faire remarquer. Une fois les premiers arbres dépassés, je souffle de soulagement. Même si je perds à cet endroit la trace de mon adversaire, au moins je me sens plus à l’abri ici. Il ne me reste qu’à m’éloigner un peu de sa piste, et à…
La fille qui se dresse subitement devant moi a un couteau dans chaque main. Je reconnais son air volontaire, sa fine taille et ses cheveux sombres et raides. C’est la Carrière du district Un.

©Vorador, 2014. Ne pas copier sans l'autorisation de l'auteur
Posté le 03 avril 2013 à 22:42 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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