Reb

Épilogue
Le temps est doux, les quelques nuages si hauts dans le ciel que les oiseaux ne peuvent les atteindre, les rayons de soleil suffisamment forts pour me permettre de sortir en chemise légère.
Tu aurais adoré ce temps, même si ta peau serait devenue écarlate sitôt sortie de chez toi.
J’aime aussi ce temps, car il me rappelle nos insouciantes escapades quand nous étions plus jeunes.
Je me rends comme à mon habitude sur la colline qui domine la centrale à charbon. Je me surprends parfois encore à rechercher ton petit dauphin parmi les hautes herbes.
Je me souviens que nous vagabondions souvent là alors que la Moisson se préparait. Ta première Moisson, alors que je n’avais que onze ans pour ma part, je m’en souviendrai toute ma vie. Tu te sentais si peu impliquée ! Tu ne voulais même pas t’y rendre. Tu me disais « Lin’, décompresse, le tirage au sort est bidon, il y a toujours des volontaires », mais ça ne m’empêchait pas de me ronger les ongles jusqu’au sang.
Les années suivantes, si nous étions toutes les deux participantes, nous restions fortes ensemble et nous nous soutenions mutuellement, alors que l’angoisse nous rongeait toujours plus chaque année.
Mais c’était comme si tout ceci ne pouvait pas nous toucher. Les adultes ne pouvaient pas venir nous prendre nos vies, car elles étaient si fortes, si pleines de joie que rien n’aurait jamais pu les détruire.
Nous étions invincibles.
C’est comme toutes ces pâquerettes, rien ne peut les empêcher d’être. Chaque année, elles repoussent.
L’insouciance de la jeunesse… La réalité nous a rattrapées bien assez tôt.
Te voici, au sommet de la colline. J’ai prié la mairie pour qu’on nous laisse t’enterrer ici, aux côtés d’Ethan.
Je pense que vous êtes bien, seuls sur cette butte désertée par les hommes. Reposés, à l’abri de tous les tracas de notre vie démente.
Si cela peut te rassurer, sache que le mentor que tu appréciais bien, Jonathan, passe tous les jours te voir. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, associable, maigre comme un clou, solitaire. Mais il ne manquerait jamais une occasion de venir te dire bonjour. C’est dingue de savoir à quel point vous vous seriez parfaitement entendus…
Azurée…
Je ne te demande pas de me pardonner pour ce que je t’ai fait. J’ai essayé de me rattraper. Mais… il était déjà trop tard. Tu es partie et moi je suis restée ici. À vivre avec ce poids.
Ethan est vivant et ne t’en veut pas. Il prie pour que tu rentres saine et sauve.
Un simple petit mot de rien du tout qui t’a fait renaître, dans l’arène. J’ose espérer que la force qu’il t’a redonnée, c’est celle que tu aurais pu puiser en moi si je ne t’avais pas abandonnée à ton sort.
Même si c’était un mensonge de plus…
Il m’a fallu l’équivalent de quatre cents tesserae pour t’envoyer ce parachute…
Quatre cents bouts de papier avec mon nom marqué dessus, contre un bout de papier pour te redonner espoir, je trouve que ce n’est pas si cher payé, finalement.
Et si ça peut te consoler, sache que l’année prochaine, j’ai toutes les chances d’être choisie et, cette fois-ci, je ne pourrais plus me défiler.

©Vorador, 2014. Ne pas copier sans l'autorisation de l'auteur
Posté le 03 avril 2013 à 22:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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