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15
« Florian, cher envoyé spécial, bonjour.
— Bonjour, Caesar.
— Alors, comment vont les choses en Europe ?
— Hé bien, toujours difficiles, vous savez… Le dernier coup d’État en Europe orientale déstabilise un peu l’ordre, et la reconstruction est toujours lente et soumise aux aléas des marchés balbutiants.
— Mais quelle idée de refonder un monde « à l’ancienne » ! Vous avez bien vu ce que ça donnait, pourquoi un tel entêtement ?
— Hé hé, je transmettrai à mes dirigeants, Caesar. Nous avons sûrement… plein de choses à apprendre de votre civilisation.
— Dites-moi, quand est-ce que vous vous y mettez, en Europe, aux Jeux de la Faim ?
— Heu… on y réfléchit !
— Quel est votre taux de criminalité, chez vous ?
— Plus de vingt-cinq pour cent.
— Nous zéro virgule deux. Vous voyez ?
— En effet…
— Bon, dites-moi, Florian. Dites-moi quel est votre tribut préféré.
— J’avoue que j’ai un penchant pour Azurée.
— Azurée ? La petite pleurnicharde ?
— Ha, ha, vous avez raison, elle a du mal à s’acclimater, c’est sûr. Mais je trouve que c’est celle qui a le plus de mérite. Elle est grièvement blessée et pourtant elle s’est mise à se battre de toutes ses forces. Elle ne se bat pas pour gagner, mais pour sa survie. Elle me semble être la plus saine de tous. Ses faiblesses sont compréhensibles.
— Il est vrai qu’Azurée s’est beaucoup améliorée ces dernières heures. Mais au regard de ses antécédents – sa tentative de suicide, sa note de deux à l’entraînement, l’élimination de Stieg, son meilleur atout dans les Jeux… –, Azurée peut-elle seulement gagner ? »
Avec toutes ces péripéties, ma plaie s’est rouverte. En l’inspectant, j’ai pu remarquer que la zone noire s’est en partie résorbée, mais rien ne dit qu’elle ne va pas s’étendre à nouveau. Avec une certaine pointe d’appréhension, j’ai déversé un peu d’eau sur l’entaille. Ça m’a fait un bien fou.
Le sang qui s’écoule de la plaie est chaud et sombre. Je ne le regarde plus avec dégoût. J’essuie les lèvres boursouflées de ma blessure avec une grosse mousse verte empruntée à un pied d’une de ces étranges plantes tropicales. Je ne bouge plus jusqu’à ce que les saignements se soient arrêtés, épongeant délicatement chaque fois que cela en devient nécessaire.
Mes nombreuses traces de griffure, mes ecchymoses et la brûlure à ma joue gauche me lancent horriblement. Je n’ai pas moyen de me voir dans une glace pour contempler mon visage meurtri, mais, en tâtant délicatement, je peux constater que la brûlure s’étend de la pommette jusqu’à l’oreille…
Pour éviter de paraître trop repoussante à la caméra, je me suis rincée la bouche et le menton, couverts de sang. Je n’avais pas envie de passer pour un vampire… Quant à mes vêtements… Ceux de Marion auraient pu m’être utiles car ils étaient à ma taille. Pas de chance qu’ils aient été plus abîmés que les miens. Je n’ai finalement rien pour me changer et me séparer de cette odeur de mort qui imprègne le tissu.
Mes élans de coquetterie m’extorquent un sourire.
Le jour pointe doucement à l’horizon. Un matin de plus dans l’arène. Une nuit de plus où j’ai trop peu dormi. Les poches sous mes yeux doivent pendre jusqu’au milieu de mes joues.
« Bonjour à tous, je lance à ma caméra imaginaire en m’étirant. J’espère qu’il fait beau chez vous. Ici le temps semble s’être éclairci, je vais pouvoir aller bronzer un petit coup ! Profitez bien de cette nouvelle journée qui s’annonce radieuse. »
Aux aguets, j’urine accroupie contre un arbre, une main posée à terre, l’autre tenant fermement le pistolet. Cette position tire fortement sur ma plaie et m’arrache une grimace, d’autant plus que mon urine, brûlante, enflamme mes entrailles et sort quasiment rouge comme du sang.
« Alors, on se rince bien l’œil, espèces de voyeurs ? » je rajoute, une pointe de sarcasme dans ma voix.
Je me relève en grimaçant.
« Ouille… »
La récente recicatrisation de ma blessure semble tenir le coup. Mais il ne faut pas que je fasse trop d’efforts aujourd’hui. L’objectif premier est de surveiller le coin et, si possible, de retrouver les traces de Torch. Il ne doit pas être bien loin. Ou sinon il sera tombé sur le camp du groupe de Rémi.
Ce que j’espère et redoute à la fois. D’un côté, ce sont des adversaires en moins à tuer. De l’autre… ce sont des gens que je n’ai pas envie de voir mourir…
Lentement, je m’enfonce dans la forêt, sans trop perdre de vue la lisière. À un moment, je tombe sur un arbuste qui produit les mêmes baies que Rémi m’a données. J’espère ne pas me tromper et manger quelque chose de comestible…
Les baies ne sont pas bien nourrissantes, mais au moins elles me calent l’estomac pour la matinée. La recherche de nourriture va bientôt être un problème.
Je me demande si les dinosaures n’étaient pas comestibles…
Je ris toute seule.

Ce n’est qu’après une bonne heure de marche embusquée, entrecoupée de nombreux arrêts pour éviter de trop tirer sur ma cicatrice, que je remarque ce gros oiseau étrange qui plane au-dessus de la canopée. Son mouvement lent et homogène, comme s’il glissait, n’a rien de naturel. La réalité me frappe soudainement : c’est une sphère pendue à un parachute. Un nouveau cadeau des sponsors qui descend lentement du ciel, contrôlant sa trajectoire pour ne pas s’enchevêtrer dans les branches. Un éclat de métal dans le ciel bleu, silencieux, à l’allure parfaitement calculée.
Le parfait indice pour débusquer un autre tribut.
Car en ce qui concerne ce parachute, je suis sûre de moi : il ne m’est pas destiné. Il s’éloigne lentement de ma position et continue de voler au-dessus de la cime des arbres en attendant sans-doute de trouver une hypothétique clairière où il pourrait s’enfoncer sous la voûte feuillue.
Je le regarde apparaître et disparaître subrepticement entre les trous de lumière de la canopée, un petit pincement au cœur. C’est comme une étoile qui guide le chemin. Mais ce n’est pas ma bonne étoile, c’est celle d’un autre. Moi je n’ai rien eu d’autre que ce mystérieux bout de papier. Et depuis, je pense à Ethan, au mal que je lui ai fait, aux blessures dont il doit être en train de guérir, et cela me perturbe et me déconcentre.
D’autant plus que je ne suis pas sûr que ce papier ait vraiment dit toute la vérité.
Quoiqu’il en soit, je ne sais pas qui va recevoir ce cadeau, mais cette personne n’est plus très loin, et je ferais bien de rester sur mes gardes et d’avancer en faisant le moins de bruit possible.
Il y a une clairière devant moi. La sphère s’y dirige. Les doigts crispés sur le manche du pistolet, j’avance avec détermination. Mon cœur bat à la vitesse de celui d’un petit oisillon, faisant grimper dangereusement ma température corporelle. Mes tempes pulsent, mes paupières tressautent, mes mains tremblent. Il faut que je reste calme ou il me sera impossible de viser correctement.
La sphère rentre dans la clairière. J’évolue dans une végétation luxuriante, les rameaux des cycas, des jeunes pousses de palmiers et des fougères se pliant délicatement au passage de mes cuisses. Je ne cesse de regarder alentour, au cas où quelqu’un se jetterait sur moi. Après tout, c’est peut-être un piège : quelqu’un qui réutilise un vieux parachute pour attirer les tributs naïfs et les abattre ensuite dans le dos… Je pense soudainement à Rémi et me dis que c’est quelque chose qu’il est tout à fait capable d’imaginer. Ne pas pouvoir faire face à l’intelligence de certains autres tributs m’indispose. Je me sens si bête, parfois…
Et c’est bien Rémi.
Je suis accroupie à la lisière et l’observe récupérer la petite sphère qui s’est nichée à ses pieds. Il est tout seul, il n’y a aucun bruit autour de lui. Me serais-je trompée sur son compte ? Pourquoi si peu de méfiance ?
Je ne sais pas. Je pourrais lui tirer dessus, là, tout de suite, et puis récupérer le contenu de son cadeau.
Je devrais.
Je ne sais pas.
Je dois le faire.
Il est là, devant moi, accroupi, occupé à retirer les attaches du parachute, et moi, je n’arrive pas à passer à l’action.
Je ferme un instant les yeux. Ce type est ton ennemi. Tu ne voulais pas le tuer, mais à présent, tu le dois. Il faut en finir avec tout ceci.
Mes yeux me brûlent derrière mes pupilles. Je pense que j’ai une sacré fièvre. Je les rouvre. Rémi se tient debout, absorbé dans la lecture d’un magazine, l’air décontracté.
Mais qu’est-ce que…
Je n’ose y croire.
Moi je suis là, en train de crever, et lui, on lui offre de la lecture ? C’est n’importe quoi ! Certes, j’ai défié le Capitole à maintes reprises, mais lui ne vaut pas mieux ! C’est un pacifiste et je me doute que son petit groupe inactif plaise au Capitole !
À moins que… son charisme et l’organisation exemplaire de son petit groupe ont dû charmer plus d’un sponsor. Et puis peut-être ai-je raté quelque chose. Peut-être que Rémi et ses amis ont eu à se défendre contre les pièges de l’arène, ce qui leur aurait valu les faveurs du public… Hum… Des choses pires que les dinosaures ? J’ai du mal à le croire… Quoiqu’il en soit, rester seul en terrain dégagé, c’est un peu du suici… Mais ?
Il y a autre chose qui descend du ciel ! C’est un second parachute !
Il atterrit mollement aux pieds de Rémi. Il ne semble pas être plus étonné que cela. Je suis ébahie et offusquée par cette scène qui me hérisse les poils. Je le regarde ouvrir son second cadeau, attentive au cercle de ciel qui s’ouvre au-dessus de sa tête, m’attendant à tout instant à y voir tomber d’autres parachutes.
Rémi sort du caisson sphérique un flacon qui semble le satisfaire pleinement.
J’ai les tempes qui brûlent.
C’est la colère qui sourd en moi.
Je ne pensais pas en détenir tant emprisonnée au fond de mon cœur. La traitrise de Marion l’a fait resurgir, et maintenant, je suis perpétuellement en colère et énervée. Je ne comprends pas comment les choses peuvent se passer ainsi. Pourquoi il n’y a qu’injustice sur Terre.
Mon esprit se focalise sur ma blessure. Quand je pense à elle, je la sens. Et même bien. La douleur n’est jamais loin. La gêne, cette zone dure et nauséabonde qui s’étend sur la moitié de mon ventre, je ne la supporte soudainement plus du tout. Il faut que ça cesse.
Une soudaine idée noire accompagne ma colère ; elle explose dans mon esprit, limpide et solide : les sponsors ne veulent pas me donner quoique ce soit. Ils veulent que je sois en colère et que je haïsse tout le monde. Car c’est ce qui me tient en vie. Tout un tas de psychologues ont dû analyser ma personnalité de fond en comble. Ils doivent me connaître mieux que moi. Ils savent ce qui m’active et ce qui m’endort. Ils savent comment mon esprit réagit à tel ou tel stimulus. Ils savent quand je peux exploser.
Je suis une arme. Une arme qu’on peut déclencher à distance. Il suffit de réunir tous les ingrédients. Et d’appuyer sur le bouton.
Je suis une arme.
Et je hais tout le monde !
Je me lève, braque mon arme sur Rémi, m’avance.
Torch est là.
Il est à l’autre bout de la clairière. Il ne m’a pas vu. Il n’a d’yeux que pour Rémi. Il s’élance, un boîtier en plastique à la main.
Je me recouche dans les fourrés, la tête bourdonnante. L’adrénaline qui retombe soudainement. La lumière qui éblouit. Les étoiles qui dansent.
Rémi se retourne, aperçoit Torch quand il est déjà sur lui. Torch rabat son arme dans le cou de Rémi ; le taser se déclenche, électrocute Rémi qui s’effondre en gigotant.
« Bouge pas, je reviens tout de suite, binoclard ! »
Torch fait jaillir son sabre de sa ceinture et s’élance dans la forêt. Rémi tente de se relever, mais ses membres ne sont plus coordonnés. De sa bouche ne sort qu’un amas de mots inintelligibles et plaintifs.
Il me faut bien une minute pour reprendre mes esprits. Je m’élance à mon tour dans la clairière. Le regard de Rémi reflète un mélange de crainte, d’étonnement, et d’incompréhension. Ses lèvres s’articulent. Je crois comprendre « sauver les autres », mais je n’en suis pas sûre. Alors que je m’enfonce dans la forêt sur les pas de Torch, je me rends compte que je n’ai même pas pensé à achever Rémi. La frénésie de l’action semble avoir complètement éteint la rancœur que j’ai eue à son égard.
Un premier cri.
J’essaye d’accélérer mais mes boitillements ne me permettent pas de tenir le rythme de Torch. L’appréhension me gagne. Je sens que je vais arriver trop tard.
Je tombe en premier sur le garçon du Huit. Il se tient contre un arbre, la main sur le ventre, le menton retombé sur la poitrine.
« Hé… »
Je m’approche doucement. Soudain, je comprends : il est accroché à l’arbre, embroché par une branche au niveau de l’abdomen. Quand j’arrive à son niveau, je peux affirmer que le garçon n’est plus conscient. Ses membres gigotent encore un peu, sa tête dodeline, mais la mort le prend.
Je ne m’attarde pas, continue de m’enfoncer dans la végétation épaisse. Des bruits de bagarre proviennent d’un endroit sombre à une vingtaine de pas.
Je lève l’arme au ciel, tire deux salves.
« Arrêtez ! »
J’avance tant bien que mal en continuant de tirer quelques coups. Je pense que ce genre de tir de barrage peut effrayer Torch. Mais quand j’arrive sur les lieux du combat, il est déjà trop tard. Tout d’abord, je vois la petite cabane que le groupe avait montée entre deux arbres, et la nourriture posée sous le voile tendu. Puis je tombe sur Natalia et retiens un haut-le-cœur si violent qu’il me retourne l’estomac. Natalia est complètement éventrée : une partie de ses viscères s’est déversé sur le sol ; une autre profonde coupure sur le visage la défigure à un point tel qu’il m’est difficile de me souvenir d’elle comme elle était avant.
Un peu plus loin, c’est sur Robb que je tombe. Il semble s’être bien défendu. Il était sans doute en train de pisser car il a le pantalon baissé. Plusieurs vilaines coupures le ceignent, et il gît sur le ventre, égorgé, la tête baignant dans une marre de sang. Voir cette force de la nature ainsi réduit à l’état de cadavre fumant me sidère complètement.
« À l’aide ! »
Je me retourne. Des bruits de végétation écartée, des hurlements stridents, et les cris d’un taré qui beugle des insanités. Liz’ surgit d’entre les arbres, la tête écarlate, les yeux baignés de larmes, le souffle à l’agonie.
« Il veut me tuer ! »
Juste derrière, Torch, lançant son sabre.
La terreur suprême. Les muscles qui se crispent tous en même temps. Le champ de vision qui se réduit soudainement.
Je tente de lever mon arme mais Liz’ s’effondre sur moi. Je tombe en arrière, cherche des yeux Torch qui se rue sur nous. Je tire dans tous les sens. Les détonations se répercutent contre les troncs et s’entrechoquent. Je repousse Liz’, tente de me redresser, tire à nouveau là où Torch se trouvait une seconde avant.
Et puis plus rien.
Il est parti.
Le silence qui retombe progressivement.
Les oreilles qui bourdonnent encore de tout ce boucan. Le sifflement qui ne veut pas s’estomper.
Je reste sans bouger pendant de longues secondes, le corps protégé par celui de Liz’ qui fait barrage, le bras tremblant, s’agitant de gauche à droite avant de se braquer à nouveau devant moi puis d’effectuer d’autres allers et retours nerveux, le regard fou qui cherche vainement à suivre mes mouvements hystériques. Mais Torch ne revient pas.
J’essaye de me calmer. Je me mets à genoux, j’inspire et expire lentement, l’arme posée devant moi mais à portée de main.
Et ces hoquets qui m’indisposent !
Je secoue la tête.
Ce ne sont pas les miens.
Mes yeux se posent sur Liz’, dont le corps est abandonné à côté de moi. Ses yeux me fixent depuis tout ce temps. Je crois qu’elle essaye de me parler.
Délicatement, je la mets sur le ventre et contemple avec effroi le sabre enfoncé dans son dos. Je la repositionne sur le côté ; elle grimace.
« Respire à fond », je lui dis, d’un air qui se veut le plus rassurant possible. Mais je crois que ma voix est chevrotante.
Elle se met à pleurer de nouveau.
« C’est… c’est comment ?
— Moche.
— Oh mon dieu… Je… j’ai mal… Je ne veux pas… mourir… »
Elle gémit, son corps sautillant au rythme de ses effroyables hoquets.
« Je… Pardonne-moi… tout ce que je t’ai dit…
— Il n’y a rien à pardonner, je lui réponds, un faible sourire aux lèvres.
— Tu vas m’aider ? Me soigner ?
— Je suis désolée…
— J’ai si mal… »
Je la regarde souffrir en silence. Il y a quelques heures à peine, je regardais une autre fille agoniser sans que je ne puisse rien faire, et cela me révolte au plus haut point.
« Au revoir, Liz’. Tu verras, dans un instant, tout ira bien. »
Je me redresse tant bien que mal et m’éloigne de trois pas.
« Dis bonjour à Stieg de ma part. »
Alors, soudainement déterminée, je lève mon bras, vise posément, et lui tire en plein cœur sans même trembler un instant.
Ses traits se figent aussitôt et son corps s’affaisse. Je suis sûre qu’elle n’a pas souffert. Ou tout du moins, qu’elle ne souffre plus.
Les coups de canon finissent par retentir. Quatre coups pour Natalia, Robb, le garçon du Huit et Liz’. C’est peut-être le plus gros massacre de cette session après la première journée.
Et le pire, c’est qu’il y a quelques jours, je l’ai souhaité. Et maintenant que c’est arrivé, il n’y a qu’une chose qui m’anime. Pas de la pitié, du regret ou de la tristesse, non. De la colère.
Quand je retrouve la petite clairière, Rémi a disparu. Sur le sol, à côté des deux parachutes, gît le magazine. Je m’accroupis pour le récupérer, feuillette quelques pages. Il s’agit d’une revue de nature. Les photos qui s’étalent sur les pages cornées représentent des paysages de montagnes hautes et sauvages, aux cimes enneigées, aux versants recouverts de bruyère, peuplés de bouquetins et d’autres animaux dont je ne connais pas le nom. Machinalement, je caresse les pages de mes doigts crasseux ; je me dis que jamais je n’aurais l’occasion de voir cela dans ma vie, et Rémi non plus. Je comprends à présent : le district de Rémi, c’est celui du bois et du papier. Sans doute que Rémi confectionnait des magazines et passait du temps à rêver sur ces photos que lui ou ses parents imprimaient pour les habitants du Capitole. Fabriquer du rêve. J’aurais bien aimé avoir un tel boulot.
De Rémi, aucune trace. J’ai dû le rater alors qu’il se dirigeait péniblement vers Robb et ses autres amis.
Je regarde par-dessus mon épaule. Je n’ai pas le courage d’y retourner.
On se reverra Rémi. Je suis désolée. Je m’en veux d’avoir souhaité cela et ensuite de ne pas avoir pu l’arrêter.
J’oblique sur la gauche, retrouve non sans mal la trace de Torch. Les quelques gouttes de sang qu’il laisse sur son passage m’ouvre une voie royale jusqu’à lui. Je l’ai blessé, c’est une première étape. Ce type est on ne peut plus dangereux, et tout ce qui pourra l’affaiblir sera bénéfique pour moi.
« Azurée… »
Je me retourne en sursautant, grimace en sentant ma plaie tirailler.
Personne. Pourtant, je connais cette voix… À qui appartient-elle, déjà ?
Rien à faire, je ne me rappelle pas.
La voix résonne dans ma tête. Se mêle à un bourdonnement incessant que je croyais dissipé et qui pourtant ne m’a sans doute jamais quittée. Semble provenir du fond de ma tête et non d’entre les arbres.
La fièvre semble empirer.
Je crois que j’ai des hallucinations.
Je secoue énergiquement la tête avant de reprendre ma marche. Je ne peux m’arrêter, pas maintenant. Il reste si peu à faire…
Cinq.
Ce chiffre me vient soudainement en tête.
C’est le nombre de survivants.
Cela m’angoisse et pourtant m’arrache un sourire. Dix-neuf personnes ont été éliminées avant moi. Je ne regrette plus d’être toujours en vie et d’avoir pris leur place sur la liste des derniers survivants. Je n’ai pas tué Ethan, et c’est tout ce qui compte. Cela veut dire que j’ai ma place sur Terre. Je ne mérite pas plus de mourir que les autres ici. J’ai été choisie comme eux, et j’ai le droit de défendre ma vie. J’ai tué quatre tributs mais n’ai voulu la mort d’aucun d’eux. Cela n’atténue pas l’horreur de mes actes, que je garderai gravés au fond de mon cœur toute ma vie, mais au moins, quand je suis arrivée ici, mes mains n’étaient pas encore entachées de sang. J’étais au même niveau que tous les autres.
« Chers parents et amis de Liz’, de Marion, de Stieg, et du tribut du Quatre, vous devez sûrement me détester. J’ai tué votre enfant, votre ami, votre amour. »
Je me redresse du mieux que je peux, fixe ma caméra imaginaire, tends l’index dans sa direction et la regarde fixement.
« Oui, je le dis tout fort, vous pouvez me détester. Je ne vous en veux pas. C’est juste que… »
Une sirène retentit. Mais… Qu’est-ce que ça peut…
Aux abois, je tourne et retourne sur moi-même, l’arme levée à hauteur d’œil.
Est-ce que ça provient d’une arme d’un autre tribut ? Une alarme pour prévenir d’un danger imminent ?
La sonnerie n’est pas très stridente car elle provient d’en haut, mais elle ne semble pas vouloir s’arrêter. C’est le Capitole qui la fait sonner, je le sens. C’est la première fois que je vois ça dans les Jeux. Que va-t-il se passer ? Les Jeux s’arrêtent ? Quelqu’un a outrepassé les règles ? On vient me punir pour mon manque de respect ? Pour reprendre mon pistolet car il est jugé trop puissant ? Je ne sais pas, et cela m’angoisse.
« Azurée
— Tais-toi, bon sang ! Ce n’est pas le moment ! »
Je me déplace jusqu’à ce qu’un trou dans la voûte des arbres me permette de distinguer le ciel. Il y a le logo du Capitole qui y est affiché, comme pour la retransmission quotidienne. Je ne comprends pas, ce n’est pas l’heure pourtant !
Et puis d’un coup, c’est le sifflement caractéristique d’un hovercraft qui se fait entendre au-dessus de ma tête. Sa masse métallique occulte le soleil. Je crois rêver ! Il est là pour me chercher, oh non, oh non, oh non.
Des cordes se déploient tout autour de moi, jetées depuis le pont du vaisseau. Les Pacificateurs descendent en rappel, et très vite je me retrouve entourée de six hommes armés, le casque vissé sur la tête et la visière baissée.
Je m’effondre à terre.
« Pose ton arme et tes sacs, et éloigne-toi de dix pas ! »
J’hésite un instant, gardant en joue un de ces soldats en armure et sans visage. Ils semblent aussi tendus que moi. Je sens qu’ils me fixent de leur regard haineux, derrière leur visière. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais s’ils m’avaient voulu du mal, ils l’auraient déjà fait. À contrecœur, je m’exécute. Un Pacificateur s’empare de mes affaires pendant que deux autres viennent se placer de part et d’autre de moi.
« Aurai-je au moins l’honneur de connaître la raison de tout ceci ? » je lance, vaincue par cette scène aberrante qui me coupe des Jeux, de ma concentration, de mes idées noires.
De ma solitude.
« Un petit temps mort, déclare le capitaine de la troupe, qui s’est placé un pas devant ses hommes. Caesar Flickerman souhaite te parler.
— Sérieux ? »
Je n’en crois pas mes oreilles.
« Et ensuite, on reprend ?
— C’est ce qui est prévu, en effet. »
Le timbre de la voix du Pacificateur est tout à fait neutre, et sa visière baissée ne me laisse voir qu’un menton parfaitement rasé qui s’agite à peine quand il parle.
« Et… heu, mon arme, je pourrais la récupérer ensuite ?
— C’est évident. »
Je crois discerner un sourire derrière cette visière opaque. Si ça se trouve, ce type a misé gros sur moi.
Je soupire de soulagement.
« C’est la première fois que ce genre de truc arrive ?
— C’est une première.
— Pourquoi vous me faites ça à moi ? »
Mais le Pacificateur ne répond pas. Nous attendons de longues minutes sans que rien ne se passe, l’hovercraft en lévitation au-dessus de notre tête, les Pacificateurs en cercle autour de moi, me gardant en joue comme si j’étais un animal féroce et dangereux.
Quand finalement le bruit d’un petit appareil se fait entendre, les Pacificateurs se rapprochent de moi, le temps que le véhicule arrive à notre niveau. Lévitant comme un hovercraft, mais à un mètre du sol, il slalome entre les gros troncs sans difficulté ; ses vitres teintées m’empêchent de discerner qui se trouve à l’intérieur, mais je ne tarde pas à le savoir : les portes coulissent et le célèbre présentateur des Jeux apparaît, se dressant fièrement en arborant une tenue typique de sa personne. Je pressens que des dizaines de caméras filment en ce moment même la scène. Caesar Flickerman s’entretient avec le capitaine pendant qu’une autre personne descend du véhicule et que je ne reconnais pas. Les deux hommes se parlent ensuite brièvement avant de se tourner vers moi.
Je me relève, me pince la cuisse pour être sûre que tout ceci n’est pas un rêve.
« Azurée, bonjour ! »
Caesar Flickerman est intégralement en rouge. Sa tunique flamboyante est ourlée d’argent et de pierreries d’un jaune soleil. Ses cheveux sont teints également en rouge sang. Il m’adresse son plus grand sourire.
« Étonnant, non ?
— Hé bien, à vrai dire, je ne croyais plus vous revoir. »
Il éclate de rire.
« Que me vaut cet honneur ? »
Caesar claque des doigts. Trois Pacificateurs s’approchent, des chaises à la main. Je n’avais même pas vu qu’on en avait déposé. On m’en désigne une, je m’y assois, judicieusement placée entre Caesar et l’autre homme, qui reste un peu en retrait, assez déstabilisé par ma présence.
« Azurée, reprend Caesar d’une voix assurée, cette année, nous innovons ! Nous avons décidé de venir interroger les cinq derniers participants, séparément, pour qu’ils nous livrent leur ressenti à cette étape cruciale des Jeux. Laisse-moi te présenter Florian Alba. Il nous vient d’Europe. Tu sais ce que c’est, l’Europe ? C’est une région très loin d’ici, où les hommes se battent encore pour leurs droits et leur liberté. Florian est journaliste et réalise un documentaire sur les Jeux car, vois-tu, les Européens comptent bien s’y mettre aussi !
— Hem… c’est-à-dire… Pas tout à f…
— Voyons, mon cher Florian ! Ne vous sentez pas gêné de copier notre système infaillible ! Nous sommes très heureux de pouvoir vous aider ! Et rien que pour vous, nous avons organisé cette interview à mi-parcours, afin que vous ressentiez au mieux toute l’essence des Jeux, que vous puissiez vous y immerger intégralement et découvrir le quotidien de nos chers tributs ! »
Caesar ne cesse de regarder dans telle ou telle direction, où il doit sûrement y avoir des caméras. Je ne sais où donner de la tête et l’espace d’un instant, il me prend l’envie de me recoiffer sommairement.
« Azurée… Comment fais-tu pour manquer de chance à ce point ?
— Jon ? »
Je me retourne brusquement, ce qui ne manque pas d’alerter les Pacificateurs qui me couchent aussitôt en joue. Caesar fait un geste rassurant de la main pour les apaiser.
« Tout va bien, Azurée ? »
Je cherche quelque chose entre les arbres, en vain. Quand je repose les yeux sur le présentateur, celui-ci m’adresse une mine souriante, mais assez incrédule.
« Oui, oui… désolée.
— Bon, Azurée, reprend Caesar. Tu es la deuxième que nous interrogeons. Dans cinq minutes, j’irai rendre visite au prochain tribut. (Il me tapote le genou sans se soucier des taches de sang ou de boue séchée.) Tu as été épatante, jusqu’ici, dis-moi ! Tu es le tribut qui a le plus fort palmarès ! Waouh, quatre éliminations ! Comment le ressens-tu ? »
J’ai envie de lui cracher à la figure.
J’ai envie de lui sauter au cou et de me blottir contre lui.
J’ai envie de le mordre.
J’ai envie de pleurer dans ses bras.
Je cligne plusieurs fois des yeux pour chasser toutes ces idées saugrenues de ma tête.
« Liz’… Ce n’est pas moi qui ai été la cause de sa mort. C’est Torch. Vous le savez.
— Oui, c’est sûr, Azurée… Mais Marion ? Quel combat, dis-moi ! Nous en étions tous retournés ! Nous ne te pensions pas si… combattive !
— C’était elle ou moi…
— Parfaitement, Azurée, parfaitement ! Tu t’en doutes peut-être, mais tu auras chamboulé toute la cotation des Jeux !
— Il n’empêche que je n’ai eu aucune aide de mes… sponsors…
— Ha mais les deux choses ne sont pas liées, mon amie. Je comprends ton désarroi mais je n’y suis pour rien ! Tu sais, l’instabilité de ta cote donne beaucoup de fil à retordre à tout le monde. (Il rapproche sa chaise de la mienne) Azurée… je ne te le cache pas, tes actes ne sont pas toujours très bien perçus par les spectateurs. Dis-moi, Azurée… dis-moi, quel effet cela fait-il de savoir que l’on est sans doute la survivante la moins appréciée des Jeux ? »
Je le regarde droit dans les yeux. Une larme roule sur ma joue.
« Je trouve, dis-je enfin après avoir dégluti péniblement, que j’ai du mérite d’avoir survécu jusqu’ici. Si proche du centre pendant un temps, puis prenant sur moi pour découvrir le reste de l’arène, affronter vos bestioles, traquer ce garçon dangereux… Je ne peux revenir en arrière. Oui, j’ai tué Stieg, mais je ne l’ai pas voulu ! J’ai tué d’autres tributs peut-être fortement cotés, mais… c’est votre Jeu qui veut cela, non ? »
Caesar se met à rire chaleureusement.
« Oui, Azurée, tu as raison. Ne t’inquiète pas pour cela. Fais ce que tu crois être le mieux pour toi.
— Qui m’a envoyé ce parachute ? »
Caesar reste un temps interdit avant de se reprendre.
« Ha, mais ma chère Azurée, je ne le sais pas ! Et même si je le savais, je ne pourrais hélas te le révéler. Qui est donc cet Ethan ? Est-ce la personne dont tu m’as parlé à notre premier entretien ? »
Sa réponse ne me surprend pas. Ce qui me surprend, c’est qu’il ne sache toujours pas qui est Ethan. Normalement, les journalistes auraient dû avoir sauté depuis longtemps sur l’occasion et interrogé Ethan sur son lit d’hôpital. Mais Caesar ne semble vraiment rien connaître de lui…
« Un bon ami… J’ai eu peur qu’il lui soit arrivé du mal, c’est tout.
— Mais pourquoi t’en voudrait-il ?
— C’est une histoire… personnelle.
— Bon, je comprends, Azurée. Nous sommes en tout cas heureux que cette nouvelle ait pu te redonner espoir ! »
Caesar me pose d’autres questions sur ma blessure, mes tactiques, mes inquiétudes, mes chances de victoire. Je lui réponds laconiquement, en évitant de m’embourber dans des explications bancales qui me rendraient encore plus haïssable. Je me fiche bien de ma cote ou de l’attention que me portent les Capitoliens. Mais je souhaite au moins que mes parents puissent voir présentement quelqu’un qui ressemble le plus à leur fille, et non pas à un monstre sanguinaire qui échafaude des plans morbides pour venir à bout d’autres enfants armés.
Caesar se tourne finalement vers l’Européen.
« Florian, quelle question auriez-vous envie de poser à notre jeune survivante ? »
C’est un homme d’une trentaine d’années, habillé plus sobrement que Caesar, les sourcils perpétuellement froncés sur des yeux noirs et humides. Il semble incroyablement fatigué, ou accablé par une révélation lourde à porter.
« Bonjour, Azurée », me dit-il posément. Nous nous regardons en silence. Tout ce que je crois lire dans ses yeux me bouleverse. J’ai l’impression d’être en face de quelqu’un qui regarde un animal blessé à mort et condamné, en sachant pertinemment qu’il ne peut rien faire et en se lamentant de cette situation irrévocable.
Ses lèvres s’entrouvrent plusieurs fois sans que le moindre mot ne s’en échappe, avant de parvenir à lâcher : « Comment te sens-tu ? »
Pour la première fois depuis le début de l’entretien, je me mets à sourire. Je le laisse contempler mes pupilles bleues gorgées de larmes avant de lui répondre, d’une voix ferme et imperturbable : « En colère. »

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Posté le 03 avril 2013 à 22:46 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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